R&D #1 : Jeux Olympiques Paris 2024, et si on n’était pas meilleurs que les autres ? (Partie 1/3)

Le 13 septembre dernier à Lima, Paris a enfin remporté les Jeux Olympiques. Après les échecs de 1992, 2008 et 2012, la France avait mis les moyens afin de rendre la candidature la plus CIO-compatible. Et ça a été une réussite. Dans cette première partie je vais faire un bref rappel sur les Jeux, ce qu’ils étaient et ce qu’ils sont devenus. Ensuite, en me basant sur plusieurs documents, je vais analyser ce qui a été présenté comme « L’Héritage des Jeux ».

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D’une période de trêve à une démonstration de soft-power

Alors qu’est-ce que c’est les Jeux Olympiques en fait ?

A l’origine les Jeux Olympiques (antiques) était un concours sportif et une fête religieuse qui avait lieu tous les 4 ans entre les différentes citées grecques. Ça s’appelait les Jeux Panhelléniques, qui regroupaient les Jeux : Olympiques (à Olympie), Pythiques (Delphes), Isthmiques (Corinthe) et Néméens (Némée/Argos). Ils regroupaient selon les années des épreuves hippiques et gymniques.

Contrairement à ce que l’on nous apprend à l’école, les Jeux Olympiques n’étaient pas une période de trêve pure et parfaite (la fameuse trêve olympique). En effet cette trêve était circonscrite à la ville d’organisation des Jeux (qu’ils soient Olympiques ou non), et à quelques mois avant et après la compétition. Une sorte de clause de non-concurrence en somme. Pour faire la guerre ailleurs pas de problème, tant que les Jeux pouvaient se tenir dans la ville où ils devaient se tenir.

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Le Pankration aux Jeux Olypiques Antiques (source : Wikipédia)

Les Jeux Olympiques ont été interdits en 393 par l’empire romain sous l’influence de l’Eglise et c’est à la fin du 19e siècle qu’un certain Pierre de Coubertin, Baron de son état, relance avec succès les Jeux Olympiques. Il est LA figure originelle des Jeux Olympiques modernes.

Le sport, c’est l’œuvre de vie de Coubertin. Passionné et pratiquant de rugby, il travaille principalement sur la place du sport dans la création d’une identité nationale forte. Colonialiste, raciste, sexiste… Les critiques les plus virulentes de Coubertin ne font que confirmer que chaque époque produit son type d’Homme.

Toujours est-il que les Jeux Olympiques modernes vont rapidement devenir une démonstration de soft-power à l’échelle internationale. Berlin en 1936, la Guerre Froide sportive entre les USA et l’URSS, la Chine… L’essentiel n’est plus de participer mais bien d’affirmer sa puissance politique, économique, culturelle.

Mais la soft-power ne s’exprime pas que par les exploits sportifs des pays présents aux Jeux. Les Jeux Olympiques sont aussi un moyen pour le pays organisateur de montrer à quel point il est meilleur que les autres. Ce qui nous amène à Paris 2024.

Note : la corrélation entre un fort niveau d’investissement public dans le sport et les réussites sportives a été prouvée, mais le désengagement généralisé de l’Etat (l’austérité et toutes ces sortes de choses) ne semble pas permettre une réussite sportive française en 2024.

Le dossier Paris 2024

Je ne souhaite pas ici remettre en cause le travail et la passion des personnes ayant travaillées sur cette candidature Paris 2024. Ayant fait à une échelle bien moindre – en comparaison avec des JO – de l’événementiel sportif, je me targue d’avoir acquis certaines connaissances sur le sujet et d’avoir développé ma propre approche sur le sujet. Ce que je vais critiquer c’est ce qui se cache derrière la façade idyllique de Paris 2024, ce qui est vendu aux français avec Paris 2024.

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Tintin chez les Soviets (1929)

Pour faire simple cette candidature est bonne, très bonne. Des Jeux qui célèbreront l’Olympisme, peu coûteux, pensés pour les athlètes, au sein d’une métropole internationale… Tout ce qu’il faut pour plaire au CIO.

J’ai découpé mon analyse en plusieurs points : le social, les infrastructures, l’écologie, l’économie et la démocratie. Je me suis donc penché sur les points qui me semblaient intéressants mais surtout sur ceux qui attiraient mon attention car recourant à des effets de langage (langue de bois par exemple).

Note : pour réaliser cet article j’ai lu les trois dossiers correspondants aux trois phases de la candidature. Ces documents représentent un total de 134 pages (40+18+76), auxquelles s’ajoutent les 22 pages de résumé de l’Etude d’impact de Paris 2024 réalisée par le CDES de Limoges. Tous ces documents sont consultables librement et gratuitement.

Tous les autres liens que vous trouverez dans cet article ont aussi fait l’objet d’une lecture attentive de ma part.

Social : l’Olympisme au secours de l’Ile-de-France

Le dossier met rapidement en avant les valeurs de l’Olympisme comme facteur clé de la réussite populaire de ces Jeux. Paris 2024 sera donc sous le signe de l’universalité et de l’amitié. Un objectif annoncé étant « créer du lien entre les peuples » i.e. entre les étrangers qui se déplaceront pour voir les Jeux à Paris/IDF et les locaux.

J’espère en tout cas que l’on évitera un « nettoyage » de type Rio 2016 ou Paris l’hiver si la gestion des SDF (prononcez « clochards » vous seriez surpris de l’effet que ça fait) et des immigrant(e)s ne s’améliore pas nettement en France et à Paris en particulier. N’oublions pas que les clochards ont déjà été rendus hors-la-loi à l’occasion des JO d’Atlanta 96 et que ce genre de mesures sont déjà appliquées de manière détournée dans le métro parisien.

Mais bon, les Jeux Olympiques Paris 2024 seront « inclusifs et solidaires » alors croyons-y…

On nous vante aussi une ville de Paris centrée sur le partage, à la pointe de l’économie collaborative et de l’innovation sociale. Les JO seraient une source de progrès au service des populations, des territoires. Mais quel type de progrès ?

Le CDES y voit la possibilité d’une « amorce de transition sociétale » :

  • Par la pratique sportive (meilleure accessibilité pour tous les publics, hausse du nombre de pratiquants sur le long terme, effets positifs sanitaires et sociaux)
  • Le bénévolat comme opportunité pour mobiliser la jeunesse et développer l’engagement citoyen
  • L’amélioration des conditions de vie des habitants de l’IDF (l’offre de transports et développements de quartier écocitoyens)
  • Créer un sentiment d’appartenance au Grand Paris pour les populations locales

Pour ce qui est de la pratique sportive, le rapport du CDES contient une nuance qui n’est pas anodine : « sous réserve d’y consacrer les moyens ». Sauf que nous avons vu plus haut que les politiques publiques dans ce domaine ne prennent pas cette direction.

Je ne m’étendrai pas trop sur le bénévolat, que je pratique personnellement, et sans qui AUCUN événement sportif ne pourrait avoir lieu (ou alors les coûts en termes de personnel seraient gigantesques). Si vous souhaitez vous renseigner sur le sujet je pense que les travaux d’Emmanuel Todt et de Frédéric Lordon pourront vous éclairer sur la baisse de l’engagement bénévole.

La partie qui me fait le plus tiquer est celle qui concerne l’amélioration des conditions de vie des habitants de l’IDF. Le problème des conditions de vie dans la zone dite du « Grand Paris » (le 93 côté Saint-Denis) est souvent mis en avant. Mais attendre d’avoir les JO pour s’occuper du problème en surface, est-ce que ce n’est pas un peu tard (et hypocrite) ? Rien ne nous dit d’ailleurs que ces efforts continueront après les JO.

L’étude du CDES parle bien d’un rééquilibrage (donc le déséquilibre est constaté) du territoire, entre Paris et les communes d’IDF (la banlieue pour être plus précis). Les effets structurants attendus étant de 50 ans selon la même étude, même si on verra qu’une grande partie des avantages en termes d’infrastructures est liée au plan du Grand Paris (prévu à l’origine pour 2030, donc dans 13 ans).

Une fois la façade rénovée, faire adhérer les populations locales à l’idée d’un Grand Paris (et non plus de Paris et sa banlieue) est le dernier objectif à poursuivre. Il est vrai que ces populations sont conscientes de leur mise à l’écart, gênant tant l’unité est mise en avant dans cette candidature. Remplacer les banlieusards par des « habitants du Grand Paris » c’est quand même mieux. Mais remplacer les termes négatifs par des termes positifs afin qu’on ne puisse plus penser/nommer cette chose comme étant négative, j’ai déjà lu ça quelque part…

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1984 de George Orwell, à se procurer de toute urgence si ce n’est pas déjà fait

Vouloir réintégrer des personnes que l’on a volontairement mis à l’écart ça ne se fait pas aussi facilement qu’en changeant leur dénomination. C’est toute une politique à mettre en place (logement, éducation populaire, éducation, emploi, etc.), j’espère sincèrement que d’ici à 2024 nous soyons capables de penser et mettre en pratique une telle initiative.

Voilà pour le début de l’Héritage des Jeux Olympiques Paris 2024.

Infrastructures : Jeux Olympiques Grand Paris 2024

Des infrastructures sportives construites à 90-95% voilà qu’elle est la promesse de Paris 2024.

En effet la plupart des équipements sont déjà construits. A en croire le dossier de candidature ne seraient à construire que : le village olympique, le village des médias et la piscine olympique de Saint-Denis. Oui, à construire. Sauf que reste à rénover (plus ou moins lourdement) au moins 8 installations, et reste à monter temporairement 8 autres installations. Les sources divergent sur le financement de ces rénovations qui seront soit à la charge de l’exploitant (secteur privé, secteur public et Partenariats-Publics-Privés) soit à la charge du Comité d’Organisation des Jeux Olympiques (COJO) à hauteur de 531 millions de dollars.

Le Village Olympique et le Village Média seront par la suite utilisés comme logements, dont une partie de logement sociaux (environ un tiers). Le reste sera vendu par des prestataires privés. Quid de la propriété du terrain, qui sera à première vue acheté par l’Etat ? Les loyers de ces logements neufs dans un quartier fraichement sorti de terre sont-ils accessibles aux fameuses populations locales ?

Je fais ici un aparté sur les partenariats-public-privé (PPP) : cette appellation a disparu du dossier de candidature alors qu’elle était très en vogue en France au moment de rénover les stades de football à l’approche de l’Euro 2016. Ce mode de financement consiste pour une entité publique à déléguer l’investissement et la construction d’une infrastructure à une société privée qui en gardera la propriété sur plusieurs dizaines d’années, propriété sur laquelle l’entité publique paiera un loyer et d’autres frais variables. Là où ça coince avec ce système (qui permets de ne pas s’endetter, du moins à court terme) c’est que ce PPP va devenir une charge récurrente pour l’entité publique et ses finances à cause du loyer et du budget, non fixé à l’avance. Du point de vue sportif les PPP sont encore plus risqués car qui peut prédire l’avenir sportif (sur 20 ans) d’une équipe de sport professionnel, à qui sont destinés ces infrastructures ? L’entité publique peut donc se retrouver à la fin de la concession privée avec un stade sans équipe et un trou dans son budget.

La candidature se targue aussi d’être « relativement prémunie » (la clé est dans le « relativement ») face à des infrastructures à l’abandon. Devenues la hantise du CIO, les « éléphants blancs » font une très mauvaise publicité à l’idéal Olympique et des ravages dans l’opinion publique. Mission est désormais donnée aux candidats d’éviter toutes installations de ce type.

Une rapide recherche (j’ai été bénévole au Racing Métro 92 avant le passage à la U Arena donc la recherche a été simple) permets d’identifier un premier éléphanteau en puissance : le stade Yves Dumanoir. Ce stade, qui a déjà vu les JO de 1924, sera rénové pour son centenaire afin d’accueillir les matches de hockey sur gazon. Question qui se pose : qu’est-ce qu’on va faire de ce stade rénové de 15 000 places ? A ce jour la réponse est : on ne sait pas, on cherche mais on ne trouve pas.

Pour ce qui est des infrastructures de transport (routes, chemin de fer, métro, etc.) il s’agit « juste » de l’accélération (livraison 6 ans en avance) du plan transport du Grand Paris : 44 gares et 4 nouvelles lignes de métro. On se permets donc de considérer comme « Héritage tangible des JO Paris 2024 » quelque chose qui était déjà prévu pour 2030. Le but est de mieux relier Paris à sa banlieue afin de rendre plus attractive cette même banlieue.

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Mbappé x Nike x Bondy

L’étude du CDES fait référence à de nombreuses reprise aux JO de Barcelone en 1992 qui ont permis de « changer la base économique du territoire » et « le faire accéder au statut de métropole internationale » (parce que Paris ne l’est pas déjà évidement). En regardant de plus près, Barcelone 92 ce n’est pas que positif pour les JO :

  • Accélération d’un projet déjà en cours (comme le Grand Paris)
  • Accession de Barcelone à un statut de destination touristique (ça va être utile pour Paris, déjà 3e ville la plus visitée au monde)
  • Baisse du chômage par la croissance du secteur touristique
  • Hausse de l’immobilier rendant « l’héritage » accessible uniquement à des populations aisées, le risque de gentrification est réel
  • Budget de 11.4 milliards de dollars, soit 417% de dépassement du budget prévisionnel (BP)

Voilà ce qui permets au CDES de parler de « réussite des JOP de Barcelone ».

Conclusion

Paris 2024 nous fait la promesse de réintégrer la banlieue (transports, dynamisme, appartenance…) avec la ville de Paris, au sein du « Grand Paris ». Le Grand Paris est d’ailleurs la face immergée de l’Héritage des Jeux. En effet ce plan était déjà mais tout le mérite sera reversé au crédit des JO, qui auront juste réussi à avancer la livraison de ce plan de 6 ans.

Dans la deuxième partie nous parlerons écologie (construction, pollution, énergie…) et économie (budget, retombées économiques, dépassement budgétaire…).

N’hésitez pas à commenter ou à m’envoyer un message. Les sources sont très nombreuses sur le sujet et j’ai sans doute raté des éléments importants pour l’analyser.

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