Appeler une défaite par son nom

Oui ce titre est un immonde plagiat de « Appeler une victoire par son nom » de Serge Halimi (Le Monde Diplomatique) mais passons… Après près de 5 mois sans écrire il aura fallu une fin de stage, l’échec d’une tentative de reprise d’études et un ordinateur portable qui a rendu l’âme pour que je me remette à écrire sérieusement. Une période mitigée mais ô combien intense, dont la fin m’inspire un nouveau format. Fini les travaux de cours. Fini le sport. Plus que moi, mon cahier, mon stylo… Et les rares personnes qui s’échouent ici parfois.

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Crédits : Spencer Selover

Pourquoi parler d’une défaite ?

Tout d’abord parce que je ne me satisfait que de deux issues : la victoire ou la défaite. Et bien que je puisse, dans un cas comme dans l’autre, devenir une meilleure version de moi-même (une des rares choses qui me font avancer dans la vie), la seconde option n’avance en rien ma situation personnelle et professionnelle. Accepté dans aucune des formations auxquelles j’avais postulé et en l’absence de contrat au sortir d’un stage réussi, je considère avoir perdu mon combat. Un combat commencé il y a maintenant 8 mois, quand j’ai décidé de quitter mon ancienne école dès la fin d’un MBA 1 acquis trop facilement à mon goût. Frustré du manque de réflexion, de recherche intellectuelle et d’esprit critique de la majorité des professeurs et élèves (et aussi éclairé par une amie qui, de son côté, a gagné) j’ai pris la décision de rompre avec le système des écoles de commerces en intégrant un Master 2 d’université à la rentrée de septembre 2018. J’ai donc candidaté à Dauphine et au CELSA – La Sorbonne car j’y ai trouvé des formations intéressantes et que c’est le niveau auquel je pensais pouvoir prétendre/atteindre.

Le MBA 1 acquis fin décembre, il me fallait trouver un stage ou un emploi pour combler le vide d’ici à septembre. J’ai d’ailleurs facilement obtenu un stage au sein du planning stratégique d’une agence de communication spécialisée. Première victoire en poche.

Oui c’est mal de ne pas finir ses études. Oui c’est présomptueux de penser qu’on passe facilement d’une école de commerce post-bac à de « grandes » universités. Mais le pire pour moi reste de se satisfaire du minimum, d’accepter sans broncher des règles du jeu écrites par d’autres, accepter l’apathie, la soumission facile que nous tend chaque jour cette société. J’ai essayé de refuser. J’ai tenté.

La tête haute, la rage au ventre et avec la haine de la défaite. C’est ainsi que j’ai attaqué cette partie charnière de ma vie, il n’y a que comme ça que j’avance de toute façon. Charnière car, malgré la haine que je voue de plus en plus à l’emploi, je ne peut lui enlever son aspect structurant. Charnière car l’accès à l’emploi est facilité par l’obtention de diplôme (facilité, pas conditionné). Ce fut un combat quotidien au cours duquel m’ont accompagné (car une victoire ne peut être collective) : ma famille, mes amis et mes lectures (La Boétie, Lordon, Machiavel au début ; Barthes, Baudrillard et Gramsci par la suite). Mais ce deuxième combat je l’ai perdu. Non sans me battre comme le dernier des chiens.

Southpaw

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Du côté du stage on est sur une réussite

Quasiment rien à redire sur moi en tant que professionnel et que personne. J’ai pu découvrir le planning stratégique et ça m’a plus, convaincu que je pouvais trouver ma place dans ce milieu professionnel. Conforté dans l’idée qu’être « pessimiste par l’intelligence, optimiste par la volonté » (Antonio Gramsci) était ma bonne manière de fonctionner. Ma première défaite est venue de Dauphine.

Mis en liste d’attente après un écrit de 10 pages (qui sera sans doute publié ici sous peu) et un oral intense (différence de niveau école post-bac/Master 2 Dauphine, projets divers, parcours particulier, etc.) mais tellement satisfaisant d’un point de vue intellectuel. Centré sur l’entrepreneuriat, ce Master était mon second choix et c’est peut être une bonne chose d’être refusé plutôt que d’entrer dans une voie par défaut (car oui l’entrepreneuriat ça m’intéresse mais je n’y voue pas une passion des plus débordantes). Avec du recul, cette candidature tenait plus de la validation de mon pari et d’une préparation pour le CELSA.

Le CELSA. Mon Graal. Mon Everest. Ma Ligue des Champions. Ce CELSA que je tiens pour référence dans le domaine de la communication et qui me proposait le parcours le plus intéressant que j’avais pu trouver dans mes recherches. On me promettait un enfer, la faute à un processus de sélection long et exigeant, et aux « lacunes » du genre d’étudiant que je représente. Heureusement l’Enfer ne me fait pas peur tant que j’y suis en bonne compagnie. Après tout, Dante et d’autres nous ont appris qu’on pouvait tout à fait visiter les Enfers et en ressortir grandit.

La convocation pour l’écrit a été un premier cercle de franchit, et avec elle la bibliographie fortement conseillée (imposée) pour quiconque tente ce concours. Je ne suis pas spécialement un gros lecteur. Je suis plutôt un lecteur instinctif/impulsif qui lit selon son état d’esprit du moment. Les listes de livres à lire sont donc un calvaire pour moi. J’avais pourtant réussi à m’y filer et lire Mythologies de Roland Barthes dans un bon timing, mais la prise de conscience du propos du livre m’a laissé presque choqué. Plus attentif et à l’affût des signes présents dans notre quotidien, mon esprit a été accaparé un long moment avant de digérer l’information, reléguant la lecture des autres livres au second plan. C’est donc avec Barthes terminé et une vingtaine de pages de La société de consommation de Jean Baudrillard entamées que je me suis présenté à l’écrit.

Première indication sur ma position alternative : les fiches de lectures que certain.e.s relisaient dans la file d’attente. J’avais l’impression d’être ce général soviétique demandant à Staline « Mais que fait la cavalarie ? » face à l’avancée des chars allemands en URSS : pas dans le norme mais courageux (ou fou c’est selon). J’ai douté quelques secondes avant de m’en moquer et me dire que j’avais apporté mes propres armes pour attaquer ce char qu’était l’écrit du CELSA. Mes centres d’intérêts sont fait pour ce genre d’épreuves finalement, et mes connaissances sont critiques et critiqués constamment. J’avais ce qu’il fallait pour réussir cet écrit : Horizon Gull (chaîne YouTube sur la psychologie sociale dont quelques épisodes sur la publicité), Lordon (économie, politique, philosophie), Lepage (éducation populaire), Orwell (1984) pour n’en citer que quelques un, et surtout moi et mon refus de l’évidence.

C’est cette dernière partie qui m’a le plus aidé lors de cet écrit. Le sujet m’a d’emblée semblé facile. Quand c’est facile il faut éviter l’évidence, aller au delà des mots et de la réflexion primaire due à la lecture des documents, penser sur plusieurs plans autant que possible. C’est en tout cas comme ça que je l’ai vécu, avec succès d’ailleurs car deux semaines plus tard j’étais convoqué à l’oral d’admission.

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A ce moment plus rien ne pouvait m’atteindre

Fort de mon oral passé à Dauphine, je m’étais appliqué à démonter systématiquement tout mon CV, trouver des questions qui auraient pu m’être posées, et à y trouver des réponses qui me semblaient justes. La préparation était parfaite. J’étais prêt et confiant. Peut être trop.

J’ai cru réussir cet oral – avec notamment une pièce de bravoure où, parlant de du film Annihilation, j’ai réussi à avoir un discours ou Nature et nature s’entremêlaient (oui) – sauf que quand est venue l’heure des résultats, je n’étais plus sur la liste principale. Ni sur la liste d’attente d’ailleurs. Désillusion et micro-dépression. La remise en question a été immédiate et violente.

Je fanfaronnais les jours précédents : « Si je suis pris je dirai que c’est normal. Si je ne le suis pas je dirai que c’est des cons ». Mais devant les résultats le seul con que je voyait c’était moi. Con d’avoir pensé avoir survolé cet oral. Con de me retrouver face au vide sans parachute. Ai-je pêché par vanité ? Avais-je le niveau ? Ai-je été hors sujet à l’oral ? Comment ? Pourquoi ? Autant de questions dont j’espère une réponse moins subjectives que celles de la personnes frustrée de son échec que je suis.

Je suis au moins coupable de m’être trahi. Oublié le pessimisme par l’intelligence. Oublié l’optimisme par la volonté. Parjure de moi même.

Et maintenant ?

Reste le vide désormais. Moi au bord de la falaise. Pas de parachute, mais un équipement de chute libre. J’ai sauté. Et même si je ne me pose aucun souci sur ma capacité à survivre, vivre est pour l’instant une terra incognita. Entre vivre et survivre il y a un monde que je compte bien traverser.

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Texte : Krisztina Wonka – Image : Martijn Meijerink

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