Quels seront les futurs dilemmes des entrepreneurs (développement durable, équité, vie privée, morale, mesure de soi, etc.) ? (2/2)

Suite et fin de la note de synthèse réalisée dans le cadre d’un dossier d’admission en Master 2 Entrepreneuriat & Projets innovants à l’Université Paris-Dauphine (résultat : liste d’attente suite à l’entretien d’admission)

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Crédits : Pixabay

Financer son activité

Tout d’abord, se lancer grâce à ses fond propres me semble être la première option à envisager. En effet celle-ci possède l’avantage de ne pas faire peser une dette sur l’entreprise. Toutefois c’est autre chose qui va peser sur l’entrepreneur : le risque de l’échec. Investir tout ou partie de son épargne dans le lancement (ou la reprise) de son entreprise démultiplie la pression liée au risque de l’échec. Au-delà de la manière dont l’échec est perçu dans les différentes sociétés, ce risque s’étend sur la vie personnelle de l’entrepreneur car « le capitalisme à organisé la dépendance à l’argent » dans le sens où l’on ne peut vivre sans argent.

Se voir amputé, sans retour sur investissement, d’une grande partie de ses ressources alors même que l’on n’est pas encore en capacité de se payer un salaire devient un risque pour la subsistance de l’entrepreneur.

Pour diluer ce risque, l’entrepreneur peut recourir à un emprunt bancaire. Ce mode de financement permettant d’avoir rapidement accès à des fonds permet de lancer (accélérer, développer, pérenniser) son activité un peu plus sereinement qu’en partant d’un investissement en fonds propres. Un autre déterminant du choix de l’emprunt peut être le niveau d’investissement initial. Selon le montant de celui-ci on peut imaginer des montages fonds propres/emprunt. L’intérêt supplémentaire, à mon avis, de l’emprunt est qu’il oblige à constituer un dossier à la banque (étude de marché, business model, business plan…), forçant à réfléchir à son activité. Cette étape me semble intéressante car elle peut être l’occasion d’une remise en question de ses idées, de son modèle via la confrontation avec l’avis du banquier. Toutefois un emprunt créé un endettement de l’entreprise et/ou de l’entrepreneur, une charge financière à court, moyen ou long terme. Cette charge, sous forme d’intérêts, fixe une échéance qui va ajouter une pression du résultat à l’entrepreneur. Pression du résultat, risque de l’échec : on en revient à la manière dont l’échec est perçu par les sociétés.

Le mode de financement le plus médiatisé reste quand même la levée de fonds. Cet apport de fonds en échange de parts dans l’entreprise permet ici aussi de développer son activité mais aussi d’envisager un avenir plus serein selon la structuration et le montant de cette levée de fonds. Mais faire une levée de fonds c’est aussi risquer (accepter ?) de perdre le contrôle sur son entreprise, chose difficile tant l’entrepreneur considère son entreprise comme son « bébé » et que sa personnalité est liée à son entreprise. Perdre le contrôle de son entreprise c’est aussi perdre une partie de soi-même.

Cette perte de contrôle peut être indirecte par ailleurs, avec le besoin de rémunérer ses investisseurs en dividendes un impératif de rentabilité peut apparaître et changer la manière dont l’entreprise fonctionne. Ce fut notamment le cas d’Apple qui a dû abandonner la production aux USA en partie pour cette raison.

Heureusement, une levée de fonds ne signifie pas forcément la perte totale de contrôle. A l’instar de l’emprunt, la levée de fonds force à réfléchir à son activité, à sa gestion via les rapports aux investisseurs. Dans la même idée d’une remise en question de l’entrepreneur sur son activité.

Le financement acquis, viens le moment de constituer son équipe. Réussir seul est impossible, surtout lorsque l’on a de l’ambition. Alexandre le Grand n’a pas réalisé son rêve d’un empire gigantesque seul.

Une équipe

L’entrepreneur va donc devoir identifier ses besoins humains (de quels profils ai-je besoin ?) et ses capacités financières (est-ce que je peux embaucher ?). De là découlera un premier choix : celui d’embaucher ou de sous-traiter en passant par des intermédiaires (freelances, agences, etc.). L’entrepreneur doit aussi évaluer les perspectives de développement et les retombées potentielles que permettront cette création d’emploi. L’emploi est clairement pour moi un point de tension pour l’entrepreneur.

Créer un emploi c’est en devenir responsable au sens où le travail subordonné est un élément important pour l’individu. En effet celui-ci, en plus de permettre de subvenir à ses besoins (on en revient à la dépendance à l’argent pour subvenir à ses besoins) il est un élément structurant d’un point de vue social. L’entrepreneur se doit d’apporter certaines garanties aux personnes qu’il emploie.

L’entrepreneur, ici au sens de chef d’entreprise, doit être conscient de ce qu’implique l’emploi. L’entrepreneur va avoir une vision donnée (le désir maître), pour réaliser le projet qui s’y raccorde il va devoir faire appel à d’autres personnes (des puissances d’agir). Ces apports, nécessaires au projet, auront une vision différente de celle de l’employeur. De cet écart résulte une zone d’incertitude entre employeur et employé, à l’origine de problèmes pour l’entreprise. Cette théorie est celle de l’angle alpha de Frédéric Lordon.

Je pense qu’en tant qu’entrepreneur il faut être conscient de ce phénomène et chercher à le tempérer pour une meilleure efficacité de l’entreprise. Il faut aussi être conscient du rôle de structure que joue l’emploi pour les individus, les façonnant par la même occasion.

En plus des employés comme parties prenantes de l’équipe je citerai aussi les mentors qui peuvent apporter une réelle plus-value en apportant une aide technique ou simplement des conseils issus de leur propre expérience. L’entourage proche (famille, amis) va aussi jouer un rôle de soutien pour faire face à l’adversité.

Un risque pour l’entrepreneur est de se retrouver isolé et c’est là que la qualité et la diversité de son équipe va lui venir en aide. Tout d’abord pour éviter de se retrouver dans un entre-soi qui bâtardise les idées (voir les écrits d’Antonio Gramsci sur ce sujet) et ensuite pour lui permettre de mieux gérer la pression inhérente à la position qu’il occupe.

Croître

Le but de tout entrepreneur étant de faire croître et de pérenniser son entreprise, cela m’amène à une nouvelle partie de mon propos sur les dilemmes qu’il subit au moment de gérer ces facteurs. La croissance permettant de se dégager des capacités d’investissements elle est nécessaire à une entreprise pour se développer et maintenir son avance par rapport à ses compétiteurs.

Croître c’est s’ouvrir de nouvelles perspectives. On va être en capacité de créer des emplois. Mais là encore il va s’agir d’identifier ses besoins par rapport à ses finances. Le choix peut être fait de plus recruter ou de mieux recruter en visant certains profils spécifiques. La croissance va aussi amener plus d’activité, permettant ainsi de ne plus recourir à de la sous-traitance dans certains domaines.

L’Oréal Canada a ainsi accompagné l’explosion du volume de contenu dédiés aux réseaux sociaux par la création d’un content studio lui permettant de créer lui-même tout son contenu et de ne plus recourir à des services extérieurs.

Les besoins changeants en fonction de la taille de l’entreprise, il va aussi falloir évaluer si l’équipe est toujours adaptée à notre activité. Les départs sont un moment compliqué à gérer pour l’entrepreneur conscient de l’importance de l’emploi et étant donné les relations interpersonnelles que créent les entreprises. Participer aux débuts d’un tel projet créé forcément une proximité entre les membres de l’équipe, proximité qui complique la prise de décision au moment de se séparer, ou non, d’un collaborateur.

Une alternative au moment de disposer de fonds plus important peut aussi être la formation, plutôt que de se séparer d’un salarié qui connait parfaitement l’entreprise et devoir repartir de presque zéro avec un nouveau, on va permettre au salarié actuel de se former et ainsi acquérir les compétences nécessaires aux nouveaux besoins de l’entreprise.

La croissance étant le fruit du travail produit par l’entrepreneur et les salariés, ces investissements peuvent se faire d’une autre manière en récompensant ces deuxièmes. Financièrement cela semble être évident (hausse des salaires, primes). Une initiative particulière a d’ailleurs été prise par un entrepreneur lyonnais dans ce sens en 2017 : il a reversé 1.6 millions d’euros répartis entre ses employés.

Mais considérer l’argent comme unique signe de réussite d’une entreprise et de bien-être des salariés est faux. C’est l’aventure humaine qui importe le plus à mon sens dans l’entrepreneuriat. L’amélioration des conditions de travail (meilleurs locaux, avantages…) peut donc avoir un impact tout aussi bénéfique.

Le dilemme qui se pose pour l’entrepreneur est ici de choisir si ce qui lui importe le plus est le développement de son entreprise ou le bien-être de ses salariés. Mais un des articles de challenges précédemment cité est éclairant sur ce point « Une entreprise qui réussit est une entreprise qui concilie performance économique et bien-être des collaborateurs ».

Implication personnelle et aliénation passionnelle

Je souhaitais terminer sur l’implication personnelle de l’entrepreneur dans son projet. Reprenant ici Benoit Wotjenka, fondateur de Bonne Gueule et un de mes modèle d’entrepreneur, « être entrepreneur c’est une passion ».

Je suis tout à fait en accord avec cette idée. Entreprendre ça prend aux tripes. L’aventure humaine une fois encore, résoudre des problèmes, trouver des solutions, donner vie à son projet… Autant de choses qui sont les moteurs de l’entrepreneur. Mais ce moteur pollue si l’on n’y fait pas attention. Le risque est de ne pas se rendre compte que l’on est sous le coup d’une aliénation passionnelle. Cette passion, cette volonté créatrice peut entraîner « une altération passagère du jugement, de la maîtrise de soi » (CNRTL).

Cette aliénation passionnelle va déclencher des troubles, qui peuvent être entendus ici comme des dilemmes, même si un dilemme nécessite que l’on ait conscience du point de tension, ce qui est rarement le cas lorsqu’on est aliéné). Cette aliénation va toucher directement l’entrepreneur et s’étendre à sa vie privée à cause de la porosité entre vie privée et vie professionnelle que cette position engendre.

Tout d’abord elle va toucher son management, rendant difficile les relations avec ses employés, faisant baisser la qualité de vie au travail et la qualité de la prise de décision de l’entrepreneur. Je m’arrête sur une étude australienne qui malgré ses défauts (échantillon réduit et très situé : 261 personnes à des postes à responsabilités dans le secteur de la logistique en Australie, donc à confirmer empiriquement à plus grande échelle) remontait une proportion de psychopathes équivalente à celle d’une prison chez des patrons. En allant au-delà des limites de l’étude (dont le manque de connaissance de ce qu’implique réellement la psychopathie), il me semble que ces symptômes sont le fruit de cette aliénation.

En effet être entrepreneur c’est être capable de soutenir de gros volumes horaires avec des vacances réduites au minimum social (un patron de TPE prend en moyenne 19 jours de vacances par an). Cela risque de déconnecter l’entrepreneur de son environnement proche (familles, amis). Cet isolement social, dangereux pour la santé, auquel peut s’ajouter la pression et la peur de l’échec et très risquée pour l’entrepreneur.

C’est à ce moment que l’équipe constituée autour de l’entrepreneur va prendre toute son importance en le faisant prendre conscience de cela et en lui permettant de « lâcher prise ». Dilemme majeur de l’entrepreneur.

Conclusion

Il semblerait que je ne réponde pas clairement à la problématique qui m’ait été posée dans ces pages. En effet car je pense que les dilemmes qui se posent aujourd’hui pour les entrepreneurs sont les mêmes que ceux qui se poseront dans le futur. Toutefois ils ne se poseront simplement pas tous au même niveau.

Le développement durable ? L’éthique ? La question se pose au demeurant assez peu car nous consommons toujours plus et de la même manière. Les exemples existent pourtant pour consommer mieux, mais ils sont rares à l’échelle de la planète, des personnes capables d’évoluer en terra incognita pour impulser le changement (Christophe Collomb était lui aussi un entrepreneur de son temps). Cette question deviendra le dilemme majeur des entrepreneurs car ils auront la tâche d’assurer la transition vers un nouveau modèle de production.

L’équilibre vie privée/vie professionnelle ? Il me semble toujours plus difficile à tenir avec la starification de l’entrepreneur. Toutefois j’ai l’espoir que la prise de conscience de notre propre aliénation nous permettra d’y faire plus attention et aux entrepreneurs de mieux s’entourer, en quantité et en qualité. J’espère aussi que notre société soit moins centrée sur la compétition ce qui ferait diminuer la pression du résultat pour laisser la place à de la collaboration saine.

Le management et la gestion de son entreprise ? Ils ne devraient pas changer non plus, malgré le fait que l’on transfère de plus en plus la responsabilité de l’emploi sur le travailleur et non plus sur l’employeur. Notre société est là encore à peine en train de se rendre compte des problèmes qui se rattachent au management. Enfin, beaucoup pensent qu’à terme le travail disparaîtra, remplacé par les robots et l’intelligence artificielle.

Mais si l’on ne met plus d’humain dans l’entrepreneuriat, que reste-t-il ?

Encore un dilemme.

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Crédits : Pixabay

Fin de cette note de synthèse réalisée en une semaine par manque d’organisation. Un écrit dont je suis partiellement satisfait, la dernière partie me semblant moins documentée et plus dans le ressenti que les autres (en cause : le manque de temps).

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