S@W #7 : Quels sont les dangers de « la réussite »

Tant qu’à réussir plus tard, autant savoir à quoi s’attendre. Mais le plus important dans cet écrit est à mon sens le refus de l’injonction de réussite que nous tend chaque jour notre société. Disclaimer : plus que jamais cette synthèse se veut politique (la re-politisation étant à la mode) et idéologique (ce n’est pas la même chose, lisez les définitions).

S@W réalisé avec Siham Zaoui et Haihui Qi
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Image non contractuelle avec le propos qui va suivre


La réussite, dans sa définition la plus commune, consisterait simplement à obtenir un succès, à réaliser ses ambitions. La recherche de cette réussite se fait sur plusieurs plans : individuel ou collectif, personnel ou professionnel, etc. Elle se manifeste sous certaines formes telles que la réussite matérielle (voiture, maison, bateau…), financière (parler de son salaire en K.EUR c’est bien, en M.EUR c’est mieux), sociale (une famille, des amis) ou scolaire (un diplôme d’une école finissant par EC, d’une université parisienne). Encore plus : nous méritons cette réussite en cela que nous la pensons comme le fruit de notre labeur. Rendu ici, il nous semble qu’un problème se pose : spinozistes à l’état pratique, nous n’ignorons plus que nous sommes déterminés à penser la réussite selon un certain angle de vue.

Continuant sur cet axe philosophique, il apparaît clairement que la réussite est issue de différents rapports (sociaux, culturels, économiques…) qui font de cette notion un objet protéiforme. La réussite revêt donc un sens différent selon le milieu, l’époque ou même la culture (un Certificat d’étude datant de 1906, trônant comme un symbole dans la pièce à vivre d’une famille de paysans bretons, pour prendre un exemple personnel). Si on la replace dans un contexte de marché, la réussite est une récompense, une chose qui nous est offerte en échange d’un apport de notre part. L’émission Interdit d’interdire (Frédéric Taddéi, RT France) du 19 novembre dernier qui titrait « La méritocratie : enfer ou paradis ? » nous a mis sur la voie des écueils qui bordent la réussite afin de nous permettre d’y échapper dans le cas où, pour notre plaisir ou non, nous accédions à celle-ci.

Les carcans de la réussite étant majoritairement dictés par la société, on peut estimer que toutes les sociétés sont traversées par une injonction à la réussite. Cette injonction est plus ou moins forte et violente selon la culture dominante. Violente ? Nous le pensons sérieusement et invoquons (ce mot n’est pas choisi au hasard) M. Emmanuel Macron, actuel Président de la République Française : “Une gare, c’est un lieu où l’on croise les gens qui réussissent et les gens qui ne sont rien”. Cette phrase, typique de l’idéologie capitaliste, oppose clairement deux populations dans l’humanité.

Sans doute que le fait d’être à Station F, devant une foule de personnes majoritairement acquises à sa cause, lui a évité toute réaction. Mais c’était sans compter sur Victor Hugo qui, en 1842 dans Le Rhin, le devançait par ces mots : “Je ne suis rien, je le sais, mais je compose mon rien avec un petit morceau de tout”.

Comme dit précédemment, cette opposition entre les “gens qui réussissent” et “ceux qui ne sont rien” est un classique de l’idéologie capitaliste. C’en est même l’Esprit, pour tourner, non sans discrétion, notre regard vers L’Éthique protestante et l’Esprit du capitalisme de Max Weber. La religion protestante, sous l’impulsion de Calvin en particulier, sépare la population en deux : les Élus, ceux qui iront au Paradis (et par extension ceux qui réussissent), et les Damnés (ceux qui ne sont rien) qui iront en Enfer. C’est cette thèse que l’on retrouve dans les propos de M. Macron.

Le capitalisme s’étant diffusé en partie par l’intermédiaire du Royaume-Uni (et de son empire colonial), pays de religion chrétienne réformée, il est logique de retrouver ce genre de motif ancré au plus profond de ce qui est la pensée dominante et hégémonique actuellement.

Reprenant le sujet avec cette grille de lecture, les « dangers » seraient donc pour l’individu vis-à-vis de la société et de ce qu’elle juge comme acceptable. Et comment la religion chrétienne (les protestants restant chrétiens malgré la Réforme) distingue ce qui est acceptable de ce qui ne l’est pas ? En opposant vices et vertus, les vices principaux étant appelés plus communément les sept péchés capitaux.

Le premier d’entre eux est l’orgueil, ce qui rentrait dans notre réflexion primaire car nous avons commencé par chercher des contraires de « humble », terme qui semblait relever pour nous d’une attitude noble au contact de la réussite. « Orgueilleux » est bien ressorti comme un des antonymes, au côté de « arrogant » et « condescendant ». L’orgueil, cette croyance réelle ou supposée en sa supériorité individuelle nous semble être dangereuse car elle mène à la négation des autres, considérés comme inférieurs par l’orgueilleux.

De ce fait il est plus simple de se perdre en se considérant comme la seule et unique cause de notre réussite. Bien que valorisée (même si largement infondée) dans la société, c’est la figure du self-made-man qui se dévoile ici. Ce symbole du rêve américain tend à ignorer toutes les personnes qui ont rendu cette réussite possible : notre famille, nos amis, notre entourage au sens large… Sans compter sur la part de chance et d’intervention divine (que ce soit un serpent à plumes ou un plat de spaghetti) nécessaire à la réussite de l’individu.

Cantonné à se considérer comme une figure christique voire déique, l’individu occulte (volontairement ou non) à la fois tous les éléments qui concourent à sa réussite mais aussi l’essence éphémère de cette réussite (qui peut prendre fin à tout moment). Toujours du haut de cette figure, l’individu se considère comme seul à détenir la vérité, la tenant pour bon sens (notion arbitraire s’il en est), balayant d’un revers de la main toutes les personnes qui pourraient lui apporter autre chose.

Malheureusement, de nombreux mythes nous montrent que ce genre de position ne donne pas de bons résultats comme celui d’Icare (coupable lui d’hybris) qui mourut en voulant voler trop près du soleil. D’autant plus que la réussite n’est jamais le fait d’un individu seul mais plutôt d’une conjonction de facteurs qu’il s’agit de détecter et d’entretenir pour connaître une réussite pérenne.

Pérenne ? Oui car un aspect des péchés capitaux est leur aspect consommable. L’avarice et la luxure n’ont que pour seul but d’être un objet que l’on recherche uniquement pour lui-même (l’argent pour l’argent, le sexe pour le sexe). Ce faisant, certains peuvent voir la réussite comme une fin en elle-même : la réussite pour la réussite et les éléments valorisés qu’elle entraîne (argent, gloire, pouvoir). Cela revêt un aspect court-termiste, peu valorisé par la société et potentiellement dangereux pour nous (brûler la chandelle par les deux bouts finalement).

Une réussite pérenne, est donc moins dangereuse pour l’individu car elle est mieux admise socialement, consisterait à viser toujours au-delà de la simple réussite ou de faire de la réussite un horizon (constamment à dépasser). Une thèse intéressante serait celle des désirs de Schopenhauer, selon lui « la vie oscille, comme un pendule, de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui » – la souffrance étant le fait de désirer quelque chose que l’on souhaite obtenir et l’ennui la réaction face à cette chose idéalisée confrontée à la réalité de sa possession.

Une partie de la résolution de cette tension relève de la maîtrise de ses désirs, de ses envies. Mais les envies peuvent créer de la colère, au sens où pour accéder à la réussite l’individu n’hésite pas à utiliser de violence physique ou verbale. Obnubilé par cet objectif de réussite, l’individu voit ses repères moraux et éthiques s’affaisser, aliéné finalement par cet objectif. C’est cette aliénation qui est risquée (bien que tous les points évoqués puissent être regroupés sous une forme d’aliénation) car presque personne n’est au-dessus des lois (et que la violence sous toutes ses formes est lourdement pénalisée dans nos systèmes judiciaires) – ce à quoi Machiavel nous répondrait que « la Fin justifie les Moyens » (Le Prince).

Se croire au-dessus des lois des Hommes peut facilement entraîner un comportement fait d’excès. L’individu se croyant intouchable du fait de sa réussite. Un point nous semble à préciser ici : nous pensons que toutes les caractéristiques évoquées ici sont présentes, à des niveaux de quantité et de qualité différentes, en chacun de nous mais quelles sont exacerbées par une sorte d’ivresse de la réussite.

C’est un comportement décrit dans Le Loup de Wall Street (Martin Scorcese) où la réussite matérielle, financière et des affaires entraîne une débauche en fêtes de toutes sortes, drogue, alcool et autres comportements à risques (pour soi et pour la société). Cette forme d’ivresse, d’exacerbation des excès, qui contribue à la perte générale de ce qui faisait la personne, jusqu’à la mort parfois (ex : Amy Winehouse).

Cette perte générale on l’observe aussi avec le péché de paresse, entendu ici au sens de l’acédie, le manque de soins pour sa vie spirituelle. Nous avons choisi de matérialiser ce concept par le fait pour une personne d’oublier « d’où elle vient ». Ce thème, relativement récurrent dans toutes les œuvres de fiction tend vers un changement de réalité pour l’individu en occultant tout le cheminement (parfois long et difficile) qui l’a conduit à la réussite pour se concentrer uniquement sur l’aspect positif : la réussite en elle-même.

En prendre conscience est difficile et même parfois violent pour l’individu. Néanmoins cela peut s’avérer salvateur pour l’ouverture d’esprit de l’individu. Dans la magistrale (n’ayont pas peur des mots) série Peaky Blinders, le personnage principal, Thomas Shelby n’hésite pas à se rendre dans une étable, à la suite d’un échec, pour fourrager du fumier vêtu d’un costume dans le but de « se rappeler de ce qu’il serait s’il n’était pas celui qu’il était ».

Ce personnage, nihiliste par bien des aspects (actif, que le lecteur se rassure), nous amène au fait que se reposer sur ses lauriers entraîne une baisse de vigilance de l’individu. Arrêter de chercher son élévation (spirituelle et autres) constante est un risque car elle menace tout ce que la réussite a permis de construire. Elle met un point final là où il reste encore tout un livre à écrire, nous éloignant du Surhomme de Nietzsche par la même.

Il semble contradictoire de commencer une argumentation sur la religion et de la terminer sur une personne connue pour son « Dieu est mort ». Pourtant les dangers que nous avons évoqués ont été décelés par les religions puis des philosophes ont tenté d’y apporter des réponses. Pourtant les « dangers » évoqués ici trouvent leur source au même endroit que cette « réussite » tant recherchée. Pourtant nous pouvons les regrouper sous le même terme d’aliénation.

Si connaître les dangers qui peuvent survenir lorsque l’on rencontrera la réussite est décisif, n’est-il pas plus utile de chercher autre chose que la réussite comme principe d’accomplissement de l’individu ?

N’est-il pas temps de dire que « vos quinze minutes de gloire m’intéressent pas » ? (Orelsan, Plus rien ne m’étonne

Pour changer, je commence les sources de réflexion (celles que l’on a pas déjà vues) sur le sujet par des livres que personne ne lira mais on ne sait jamais :

La Bible, Auteurs multiples

L’Ethique, Spinoza

Capitalisme, désir et servitude, Frédéric Lordon

Imperium, structures et affects des corps politiques, Frédéric Lordon

Le Capital, Karl Marx

Cahiers de prison, Antonio Gramsci

Dédale et Icare, Ovide

The Fountainhead (La Source Vive en français), Ayn Rand

Les références « pop » ici :

Fury de David Ayer – scène « Est-ce que Dieu aime Hitler ? »

Amy de Asif Kapadia

Une réflexion sur “S@W #7 : Quels sont les dangers de « la réussite »

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