Pourquoi il voyage ?

Depuis un moment déjà, cet Homme est convaincu qu’il n’est rien d’autre qu’un animal et que, ce faisant, il ne devrait qu’être libre. Ainsi, la Vie ne devrait être que mouvements. Pas les mouvements qui vont de bébé à enfant, d’enfant à écolier, d’écolier à collégien, de collégien à lycéen, de lycéen à étudiant, d’étudiant à salarié, de salarié à retraité, de retraité à décédé. Ceux-ci ne sont pas mouvements. Ils ne sont qu’immobilisme et conformisme. Il parle ici de mouvements, de bonds, tantôts fluides, tantôts erratiques, t’amenant d’un état à l’autre de ton individualité. Et si la seule chose qui est sûre dans cette vie, c’est qu’elle te mène inexorablement vers la Mort, le mouvement ultime, le plus pur, celui qui te propulse dans l’éternité. Ainsi, cet Homme préfère ne pas attendre sagement que l’Eternité vienne le prendre. Il compte bien rester mouvement, avec toujours en vue la poursuite de son bonheur et de l’Harmonie. Cette question se pose quand même : quelle place représente ce voyage au milieu de tous ces mouvements ? –Disponible en anglais

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Photo by Emiliano Arano from Pexels

La première qui apparaît est la fuite. Fuir une certaine « vie active » (comme si elle était « inactive » avant et/ou après) faite de compromission avec lui-même. Fuir les responsabilités de l’âge adulte et son injonction à choisir ta vie. Mais attention, ce voyage n’est pas une fuite au sens péjoratif du terme, mais plutôt dans un sens deleuzien, une ligne de fuite, une stratégie d’évitement, de guérilla.

Au travail de bureau, ses privilèges et son confort que lui promettent la société par le parcours qu’il a réalisé (sans le moindre mérite), il objecte le voyage. Il fuit donc le monde du travail pour le monde des précaires, des immigrés nomades (pardon des « backpackers », il vient d’un pays riche et feinte d’oublier que les mots sont importants). De cela il touche seulement une goutte de l’essence de ce qui constitue la bohème. Troc de contraintes.

A la journée de bureau il prend les journées sur les chantiers, où les Humains crient et le métal chauffe. Aux bullshits jobs pleins de tâches absconses, il prend la monotonie laborieuse de l’Usine où les machines craquent et les Humains hurlent. Au travail lui promettant des gains financiers pour lui et son organisation, il choisit l’hospitalité, là où tout le monde sourit mais personne ne rit.

Ou l’inverse.

Il ne sait plus.

Toujours est-il que cette ligne de fuite, ce mouvement vers l’inconnu, est aussi mouvement vers plus de connaissance. Connaissance de soi d’abord, parce qu’il considère que jusqu’à nouvel ordre il est la meilleure chose qui puisse lui arriver, et aussi parce qu’il considère cela comme le déterminant principal de sa vie en général. C’est son incompréhension de lui-même et de ses réactions qui l’ont guidé dans les différentes trajectoires qu’il a prises. Jusqu’à ce qu’il finisse par comprendre.

Il ne faut pas essayer de contenir la tempête qui est en lui. Il faut la laisser s’exprimer. Car il est la tempête. Tu es la tempête. Parler de toi avec toi prends ici tout son sens.

Cette tempête, influencée par ses affects et ses passions ne peuvent que le mener vers la réalisation de ses valeurs et à leur corollaire : son bonheur. C’est en tout cas ce qu’il croit.

 

Se connaître par le travail, il a essayé, ça n’a pas marché. Reste donc à se connaître par l’absence de celui-ci, qui n’est pas oisiveté. Facilité par son mode de vie précaire, il se désincarcère de l’injonction moraliste à travailler pour faire autre chose. Quelque chose qui lui plaît vraiment, sans contrepartie financière aucune (fin de la prostitution), simplement le fait de faire ce qu’il considère comme le Bien : apporter du positif à la société. Que cela passe par aider les autres, s’ennuyer dans le sens le plus noble du terme, s’investir dans une nouvelle forme d’expression artistique ou tout simplement arrêter de courir après sa vie, contempler le monde et se dire qu’il est beau et que c’est beau d’aimer… Reprendre le contrôle de son Temps, de son rythme, c’est là une liberté atteignable dans sa situation. Il aurait pu le faire avant. Ailleurs. Mais non. Le voyage est l’occasion rêvée. Repartir de (presque) zéro. Une terre promise intérieure.

Mais s’il voyage, c’est aussi pour rencontrer d’autres personnes, et se découvrir à travers eux. Car si nier les autres les autres c’est se nier lui-même, les accepter c’est s’accepter lui-même. Rencontrer d’autres personnes c’est découvrir de nouvelles personnalités, des agencements de traits de caractères, de structures, d’expériences différentes. Plus où moins en accord ou pas, tant que ça lui donne à découvrir et à réfléchir. Il reçoit et donne sans compter. S’il pense instinctivement que l’origine sociale de ces « backpackers » n’est pas si diverse, il a au moins la surprise de la nationalité.

D’ailleurs, jamais ce voyage n’a eu pour but objectif de « travailler son anglais » – c’est néanmoins ce qu’on va constamment lui proposer sur un plan personnel et professionnel – l’anglais globish (Global English) qu’il parle et l’accent qu’il porte ne sont que le reflet de sa volonté d’appartenance sociale, ses expériences, et ses rencontres passées. Un bagage à partager, pas à édulcorer ou masquer par honte quelconque.

Rencontrer de nouvelles personnes apparaît pour lui comme une contrainte de son nouveau cadre de vie, salutaire et acceptée, permettant d’abattre le rempart qu’il s’était construit dans sa volonté de parvenir. Ne rien laisser paraître, ne pas se laisser affecter, être meilleur que les autres… Cela ne l’intéresse plus. Ce rempart était une barrière, une frontière à mettre à bas, à dépasser.

Tout ça pour quoi après tout ? Rien d’autre que du vent et la douce et confortable apathie que lui tend chaque jour la société néolibérale/capitaliste/de consommation/de spectacle/insérer adjectif vaguement transgressif et passablement radical.

Abattre ce rempart c’est pour lui accéder à un nouveau pan de son individualité : des rencontres plus humbles, désintéressées et collaboratives (où, à défaut, non-concurrentielles). Même s’il sait ces belles intentions illusoires, les accepter est prendre une nouvelle ligne de fuite, en prolongement de la première, en amplifiant le mouvement. Donc intrinsèquement bon pour lui et, peut-être, pour les autres.

 

Une histoire tzigane raconte que leur style de vie est contraint par une malédiction les frappants car ils ont forgé les clous ayant crucifiés le Christ. Poursuivis pour cela, ils sont obligés d’être constamment en déplacement, contraints par une liberté qu’ils ont retirée à un autre. Profite de n’être contraint par aucune malédiction divine (Dum spiro spero, quand je respire j’espère) pour choisir la direction et le sens de tes mouvements, vers le Bien (la recherche de ton bonheur, la poursuite de ta liberté, etc.) et l’accomplissement de ton voyage.

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Sources de réflexion :

Pierre Bottero – Le Pacte des Marchombres

Frédéric Lordon – Capitalisme, désir et servitude et Vivre sans ? Institutions, police, travail…

David Graeber – Bullshit jobs

George Orwell – Dans la dèche à Paris et à Londres

Bernard Friot

Joseph Pontus – A la ligne : Feuillets d’usine

Corinne Morel-Darleux – Plutôt couler en beauté que flotter sans grâce

Emission de France Culture sur Bernard Moitessier : Le marin et l’Alliance (1925-1994)

Sam Harris – Free Will

Alain Damasio – La Horde du Contrevent

Spinoza

Giorgio Agamben – Qu’est-ce-qu’un dispositif

Lars Svendsen – Petite philosophie de l’ennui

Damien Saez – J’veux qu’on baise sur ma tombe

Volvo Ocean Race – If you died tomorrow

Pierre Kropotkine – La Morale anarchiste et L’entraide : Un facteur de l’évolution

Guy Debord – La Société du Spectacle

Peaky Blinders

Russian Criminal Tattoos Encyclopaedia

 

 

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