Louise Express #1 : Un vent de liberté

Après quelques mois de jobs de merde, le covid, le confinement et pas mal d’autres péripéties j’ai pu profiter de vraies vacances. 48 jours sur la route, les chemins et la mer. 48 soirs aux cours desquels j’ai, presque sans exceptions, écrit mes pensées, mes émotions et mes opinions dans un carnet. Je livre ici ce carnet, dans un ordre géographique, avec ses imperfections et ses pépites. Bienvenue à bord de la Louise.

-Christchurch, le 11 octobre 2020, J-1, 0km depuis le départ-

Demain c’est le grand départ. Un voyage longuement attendu. Tout est prêt : la route, les activités, les logements, le budget, etc. Maintenant place à l’aventure, à la découverte de ce pays et de ses paysages si variés, de tout ce qui peut être de l’ordre de l’imprévu dans ce voyage. Il y aura des occasions à saisir.

Ce voyage c’est aussi l’occasion de retrouver une forme de maîtrise, de contrôle de mon temps, loin du 7h30-16h00 de l’usine. Reprendre son temps. Le choisir. L’aimer. Aimer s’ennuyer, passer des heures à ne rien faire si l’envie m’en prends. Tout cela rendu possible par la soumission à un emploi (du temps) dans le but de capitaliser suffisamment pour m’extraire du rapport salarial quelques mois (je l’espère).

La fin de l’emploi. Le rêve presque. Mais c’est sans compter que l’argent lui a toujours court. Qu’il m’a pris trois mois déjà et en a profité pour laisser des traces sur mon corps (mes mains) et dans ma tête. J’espère que cela disparaitra avec le temps. Ou pas.

A bord de ce van qui s’appelle désormais « La Louise » – référence maritime, anarchiste, internationaliste, communarde – mais qui est ma maison, j’espère vivre une belle aventure, par moi et par d’autres. C’est cette aventure que je vais ici raconter au jour le jour en tâchant de ne rien omettre. Les hauts, les bas. Les joies, les peines. Les surprises, les déceptions. Ainsi que quelques réflexions.

Tout sera ici.

-Vue du siège conducteur au départ de Christchurch-

-A côté du lac Tekapo, lundi 12 octobre, jour 1 246km du départ-

La nuit précédant le départ a été très longue. D’abord par les sollicitations nocturnes de la famille et des amis en France pour mon anniversaire (25 ans ça devrait se fêter il parait), mais surtout à cause du stress. Le stress. Cette préparation physique à de futurs événements dangereux qui tord les tripes et les méninges dans un sommeil agité.

La cause c’est la peur. La peur de l’inconnu, de ce voyage qui, bien que préparé, présente une dimension humaine, irrationnelle et imprévisible. La peur de la perte aussi. Du confort matériel de la vie en hostel, du confort affectif d’être proche de ses amis et de celle qu’on (croit) aimer. Là, deux solutions : la tétanie ou le départ. J’ai pris le départ.

C’est un sentiment particulier que celui de ne plus avoir à se lever pour un patron, de sentir que, enfin, on est maître de son temps et de son cap. C’est comme une douce et agréable brise chaude le long de la nuque. Une brise qui nous dit « allons-y » et « pourquoi pas ? ». Serait-ce ça la liberté ? J’aime à le croire.

Le voyage de Christchurch à Tekapo s’est fait sans encombre. Les « streams » (ruisseaux) que j’ai passé son quasi à secs, ce qui n’augure rien de bon ici (Auckland à passé la semaine en restriction d’eau et l’agriculture de l’Otago ne tiens que grâce à l’irrigation). Beaucoup d’ajoncs ici, occasion de se rappeler l’Arvor. Je me suis aussi souvenu du Béarn par moments, avec ces paysages avec une plaine autour de moi et une grande chaîne de montagnes (les Alpes du sud) au loin. Un président de Pau a fait venir un All Black en lui disant que ça ressemblait à chez lui… Je suis aussi passé, sans m’arrêter, devant le lieu qui a servi de décor à Edoras dans le seigneur des anneaux. Une colline, sans plus, qui a l’intérêt de pouvoir être filmée avec les montagnes qui ferment les vallée (massives et enneigées) en arrière-plan (rendant la colline plus imposante).

Après ça je suis arrivé à Tekapo, ville-lac. Ce lac est d’un bleu troublant. Très clair, on dirait presque que le fond en est gelé. J’ai fait une petite randonnée jusqu’au point culminant de la ville, où se trouve un observatoire tourné vers la voie lactée. Là j’ai pu contempler toute la vallée, de la chaine de montagnes qui la ferme à la longue plaine qui amène à Tekapo. Une fois en haut, j’ai dévié de ma route à travers les pâturages d’agneaux et les « toufasses du Rohan » (ces herbes éparses et jaunes qu’on trouve partout) pour retourner à ma voiture et me rendre au freecamp le plus proche.

-Lac Tekapo depuis la rive-
-Lac Tekapo depuis Mt John-

Ici, préparation de la bouffe du lendemain, messages aux amis et à la famille (mon anniversaire, toujours) et aménagement du van. J’ai encore beaucoup de choses à apprendre !

-Sur une rive du lac Pukaki, mardi 13 octobre, jour 2, 417km du départ-

Réveil très gris aujourd’hui. Les nuages ayant amené la pluie hier soir sont restés au-dessus de Tekapo donnant à la ville une atmosphère lugubre, très Silent Hill. C’est dans cette grisaille que, après mon petit-déjeuner, je suis passé par l’église du village, qui trône sur une petite colline face au lac. Elle est vraiment petite, je ne pense qu’on puisse s’asseoir à plus de vingt. Elle a dû être rénovée car le cœur a une grande baie vitrée donnant sur le lac (qui par temps gris n’est plus aussi mais garde une claire très pure.

-Eglise du lac Tekapo-

Il était temps de partir, je me suis donc dirigé vers le lac Pukaki et le Mont Cook. Le lac Pukaki est, comme le lac Tekapo, d’un bleu très clair. Glacial. En dépassant le Pukaki je me suis rendu à Twizel faire de l’essence, ce qui m’a permis de découvrir que mon compte « chèque » s’appelait « credit » ici (je croyais que ma carte ne marchait plus). Ensuite j’ai tracé au fond de la vallée Hooker pour une belle randonnée.

-Hooker Valley Track-

Enserré dans les montagnes, écrasé par la taille imposante de ces anciens glaciers. J’ai adoré. La marche est aussi agrémentée de ponts suspendus au-dessus des cours d’eau qui dévalent le glacier et alimentent sans doute le lac Pukaki. Le retour s’est fait un peu rapidement pour échapper un début de pluie qui menaçait depuis le fond de la vallée. Malgré cela, j’ai tout de même remarqué que quand l’horizon nous est ainsi bouché par les montagnes, la vallée et la plaine que l’on voit plus bas est semblable à une mer. Cela me renvoie aux Dothrakis de Game of Thrones (« la grande mer herbeuse »), et à Ewilan de Pierre Bottero où les peuples nomades des steppes (Plaines Souffle des Khazargantes) n’ont rien à envier aux marins.

Une fois sorti dans la vallée j’avais le choix entre visiter Twizel et aller me trouver un endroit où dormir ce soir. J’ai choisi la seconde option avec un résultat surprenant.

Je ne suis plus habitué à ne rien faire et, dans ce cas, je cède à l’ennui. Le genre d’ennui qui, couplé à la faim, m’amène à ressentir du stress. Vais-je réussir mon périple ? Sera-t-il tenable financièrement ? Quels dangers m’attendent ? Serais-je rentré à temps pour passer Noël à Christchurch ? Comment vais-je faire mes lessives ? Me laver autrement qu’avec des lingettes ?

Tout ça il n’y a que le temps qui me le dira. J’espère que cet ennui se révèlera créatif à l’avenir et moins axé sur la perte et l’échec. Même si bon, j’ai un comportement pessimiste optimiste qui ne devrait pas beaucoup aider.

Manger aide cependant beaucoup, il faut que je m’organise mieux là-dessus demain !

-Coucher de soleil depuis la couchette-

-Warrington Domain, mercredi 14 octobre, jour 3, 649km du départ-

Quelle vue ! En me réveillant, le soleil déjà haut dans le ciel illuminait le lac et les montagnes et c’est là que je l’ai vue. Comme une vision, une prémonition qui se réalise. Je l’ai rêvée cette image : un lac au pied des montagnes, une chaîne de montagnes fermant l’horizon, observant depuis une pinède les sommets flamber d’un rouge sang, accompagné de Léa et de Laetitia. A défaut d’avoir ces deux dernières et les montagnes embrasées (le propre des rêves), j’ai pu profiter de cette vision depuis le barrage qui marque l’extrémité sud (?) du lac Pukaki.

-Vue du lac Pukaki-

A ce moment j’ai encore pu constater la « religion » que constitue l’élevage de moutons en Nouvelle-Zélande, avec une statue de mouton népalais (importé pour la chasse a priori) qui a fait écho à la statue de collie vue à côté de l’église de Tekapo. Cette partie est pyrénéenne, je l’ai dit, mais cette ile entière est une exploitation agricole : moutons, vaches, blé, bois, hommes (c’est le marxiste ici qui se soucie de personnes travaillant 60h+/semaine) … Je suis même passé par un élevage de saumons alpins où j’ai enfin eu le pourquoi du comment du bleu de ces lacs.

-Ferme de saumons alpins-

Ce bleu turquoise finalement, est dû à la « farine glaciale » (je traduis littéralement), des particules très fines de roches qui se déposent dans les lacs. Ce mystère éclairci, je suis redescendu vers la côte ouest afin de rejoindre Dunedin. Sur le chemin je suis passé les Clay Cliffs, formations argileuse causées par le vent et l’érosion, qui m’ont rappelé les cheminées de sorcières en Cappadoce (Turquie). J’ai aussi fait un détour par Elephant Rocks, des formations rocheuses ayant servi de lieu de tournage pour Le Monde de Narnia (parce que y’a pas que LoTR dans la vie). Ce qui est censé être le campement d’Aslan dans le film, apparait plus petit en réalité. Le décor, le numérique et les jeux d’échelle (gros plan/plan large) jouent beaucoup assurément. Derrière j’ai rallié Oamaru, un très vieux port de commerce (viandes et roches) connu pour son architecture victorienne et un musée steampunk.

-Clay Cliffs-

Le steampunk c’est un peu comme rentrer dans l’établi de papy Pascal : ça sent l’huile, la rouille et la poussière. C’est aussi l’imagination de certains basculée dans la réalité, avec des œuvres dérangeantes et lugubres et d’autres légères et grandioses. L’une d’elles, consistant en une salle pleine de miroirs et des installations LEDs m’a particulièrement marqué en me projetant dans Matrix (les écritures vertes sur fond noir). La seule installation non steampunk est celle que je retiens est celle que je retiens, c’est dire si cet art/mouvement artistique que l’on retrouve dans Mortal Engines ne me marque pas par sa capacité de projection.

L’horloge avançant j’ai fini par partir pour mon campement du soir, passait par la côte que j’ai déjà explorée en mai (Moreaki Boulders & Shag Point) et Palmerston. L’occasion de me souvenir de Justin et Julia qui nous avaient accueillis deux semaines chez eux.

Là je m’étais fait jardinier-paysagiste et coutelier. Trois heures de travail par jour (a-t-on vraiment besoin de plus ?) en échangent de bons repas et du cadre magnifique qu’offrait l’ancienne école primaire de Dunback (où Justin et Julia habitent). J’ai hésité à y aller pour passer le bonjour, parler de moments passés ensembles au bord de la rivière mais finalement non. J’ai eu peur de déranger. J’ai eu peur d’être en retard. Il faudrait que je leur envoie une lettre plus tard.

J’ai donc continué vers le sud, entre collines et côtes j’ai fini par arriver dans un freecamp spacieux avec tout sauf une douche (eau courante, lavabo, poubelles, station de traitement d’eau usées). Rien que faire la vaisselle avec de l’espace et un vrai lavabo m’a paru être d’un luxe.

Je dois commencer à être du voyage.

-Careys Bay, jeudi 15 octobre, jour 4, 764km du départ-

Notes sur hier : j’ai pu observer des pigeons des roches à Clay Cliffs. J’y ai aussi rencontré un vieux couple Rob(ert), un anglais arrivé en 87, et Elizabeth, une kiwi. Leur chienne Hibee (déesse de la jeunesse) sautait partout et m’a accompagné quand j’explorais les falaises (en échange d’un trognon de pomme cependant).

En me levant ce matin j’ai pu confirmer ma première impression sur Warrington, à savoir que c’est une jolie petite ville de côte, avec des maisons en bois juchées sur des collines où se côtoient ajoncs et sapins (conifères). J’ai fait une ballade de l’autre côté de la baie où j’ai visité (sans le savoir sur le moment mais je l’ai appris à l’Otago Museum) une ancienne place forte d’une tribu maorie (leur Alésia). Je me suis aussi fait la remarque qu’on trouvait les marques d’une activité sismique (démarcations de roches) et volcanique (basalte ?). L’Otago Museum m’a plus tard confirmé que Dunedin était bâti sur les collines d’un ancien volcan.

-Maison en front de mer à Warrington durant la marche du matin-

Il était bien ce musée, il abrite une très grande collection sur les peuples du Pacifique (et pas que les tribus maories locales). Cette ville est bien aussi. Je le sens. Beaucoup d’étudiants, de résidences étudiantes autour des différentes facs, universités, labos de recherche, etc. Evidemment, loin des bâtiments qui rappellent Edinburgh (bâtiments victoriens teintés d’une suie noire) ou San Francisco (les résidences étudiantes en bois et les collines), il y a tout un lifestyle mi-bobo mi-fac américaine qui s’est développé, donnant à la ville une âme particulière, en quête d’identité je dirais. D’une part entre la modernité et l’histoire ; de l’autre entre une culture importée et une culture propre à la Nouvelle-Zélande. Vraiment intéressante à ressentir.

J’ai fini par me diriger Vers Careys Bay, le port de commerce/pêche/plaisance de Dunedin. Là, toujours autant de vent (dans un port normal, surtout quand on est sur l’embarcadère) mais plus de pluie. Malheureusement la situation ne devrait pas beaucoup s’améliorer demain mais bon… « Wot tak eto » (« c’est comme ça » en russe haha). Ça fait partie du voyage à 100%, on ne peut pas influer dessus donc autant sourire à la tempête. Pour finir, des vers de Jean Autissier que m’a rappelé l’océan (fini les montagnes) :

J’ai épousé la mer cette nuit

A l’heure où la côte s’éclaire

La mer ne m’a rien demandé

Ni d’où je viens

Ni qui j’ai aimé

Elle a rempli ma bouche de son sel

Et mon esprit de son silence

-Arrivé à Careys Bay-

-Ocean View Recreation View, vendredi 16 octobre, jour 5, 831km du départ-

Sur l’Otago Museum, j’ai oublié de parler du savoir-faire, perdu semble-t-il, des polynésiens : la sculpture/gravure du bois. J’ai vu des pièces magnifiques allant des armes aux statuettes en passant par les poutres de maisons. Mais bon. L’être humain. La colonisation. La guerre. La méfiance. La xénophobie. Fin de l’histoire. Passons.

Nuit fraîche et venteuse (j’aère mon van la nuit en ouvrant les deux vitres avant pour créer un courant d’air). Mais quel réveil ! A travers le hublot (j’avais pas envie de me les geler pour rien) de La Louise j’ai pu assister au lever du soleil sur la baie. C’était magnifique : un horizon découpé en rose, jaune et bleu, les bateaux qui tanguent doucement, le quai en bois avec ses moules accrochées au pied… Un très beau réveil.

-Careys Bay au réveil-

Après mon petit-déjeuner (tartine pain beurre, jus d’orange, café) je suis parti pour une petite excursion sur les hauteurs de Dunedin, à côté du Mt Cargill. Cet endroit s’appelle Organ Pipes, et désigne des formations rocheuses qui, par les mouvements terrestres, sont sorties de terre comme des tuyaux d’orgues pour la disposition. En l’absence de signes j’ai crapahuté sur ces roches, montant, montant, montant jusqu’à trouver une sorte de chaise surplombant les collines alentour et la forêt dans laquelle je me retrouvais. Je me suis assis là de longues minutes, chantant le Lacrymal Circus de Renan Luce. A contempler la presque absence de présence humaine alentour (hormis quelques maisons éparses). Ma chaise étant battue par les vents et les Organ Pipes me semblant suffisamment explorées (j’ai fureté sur les côtés et les hauteurs de la colline, passant par des chemins où je ne passais qu’accroupi) j’ai fini par redescendre vers La Louise. Non sans ressentir la sensation (oui je me répète) d’être suivi et épié. Sans doute la forêt, venteuse, touffue, oppressante à fait naitre cette angoisse en moi.

-Une rampe vers la campagne-

Passé cette expérience très « marchombre » dans le style, direction Tunnel Beach. Cette plage, accessible uniquement à travers un escalier-tunnel creusé à même la falaise, est une des attractions phares de Dunedin. Profitant de la marée basse j’ai pu y descendre, après avoir descendu la falaise pleine d’ajoncs (la Bretagne encore et toujours). En plus de la plage et du tunnel en lui-même, j’y ai découvert une petite cascade, des gouttelettes d’eau sautant de motte de mousse (algues ?) en motte de mousse. Après y être resté un moment, j’ai fini par être chassé par la marée.

Direction une autre plage où, sur la fin de la ballade, j’ai été pris par la pluie. Transi de froid, j’ai fini par m’emmitoufler dans une couverture et manger ma gamelle de midi. Cela m’a finalement redonné des forces et je parti faire des courses car dès demain je serai dans les Catlins. J’en ai profité pour m’acheter une paire de jumelles (c’est hors budget mais bon voila quoi) pour essayer de voir la faune de la région (des pingouins !). Après veaux, vaches, moutons (et agneaux, c’est la saison), place à de nouvelles rencontres !

-Papatowai DOC Campsite, samedi 17 octobre, jour 6, 999km-

Arrivé dans les Catlins après une grosse heure de route dans ce qui ressemble plus ou moins à la campagne anglaise (j’ai croisé une « Surrey Hill ») avec de grandes plaines vertes (et jaunes d’ajoncs) entourées de collines. Cela m’a plus ou moins rappelé les Cornouailles (Cornwall). Cette partie, le Coastal Otago, je tiens à la différencier du Central Otago. Pourquoi ?

La couleur. Tout simplement. Le Coastal est battu par les vents, la mer, la pluie, lui donnant des teintes vertes, bleues et grises très profondes. Le Central lui est rocailleux, brulé par le soleil et châtié par le vent et la neige. Noir, jaune et blanc. Cet impact des éléments, comme partout ailleurs ceci-dit, n’a ici pas été rendu confortable par des infrastructures dernier cris, des emplois tertiaires et une abondance de produits en tous genres. Et c’est peut-être ça qui donne autant de force au mythe du vacances-travail en Nouvelle-Zélande : ici se dresse la dernière frontière, la dernière conquête.

Conscients que nous ne serons pas de la conquête de Mars (ou conscients que celle-ci n’est qu’une diversion pour ne pas sauver la Terre), la petite bourgeoisie (ie élite culturelle de niveau moyen plus) de France et d’Europe viens ici pour grapiller le dernier monceau d’aventure restant avant le nouveau monde. Profitant des excédants du capitalisme, nous participons, temporairement, à la conquête d’un des derniers territoires inhospitaliers. En échange nous donnons notre corps (au propre comme au figuré) à l’industrie quelle qu’elle soit (ici l’horticulture, le vin, les fruits…), mettant ainsi suffisamment de côté pour nous débarrasser temporairement du travail.

La rigueur des conditions, la prégnance des éléments et les conditions matérielles minimes (moins de confort sur la route), simulent une expérience plus « vraie », plus rustique, proche des « vraies choses » (« du jambon… du fromage… des choses concrètes. »). Fatigués que nous sommes de notre vie « normale » nous nous vivons conquérants pour des moments intenses de liberté.

Le temps me manque (le soleil à vrai dire), je continuerai cette argumentation plus tard car, bien que brute et un peu fouillie elle me semble très intéressante.

Pour aller à l’essentiel, ce que je retiens d’aujourd’hui. J’ai vu à Waihola un panneau qui n’aurait pas été de trop de dans un Lucky Luke « No doctor, no hospital, one graveyard », merci la sécurité routière à l’anglo-saxonne. J’ai adoré Nuggets Point où j’ai pu étrenner mes nouvelles jumelles : 17 lions de mer et 3 phoques, malheureusement pas de pingouins (j’y était trop tôt). J’ai passé l’après-midi dans des « gravel roads », des pistes que Tahiti ou la Guyane ne renieraient pas, à la recherche d’une rando a priori fermée pour taille des arbres et d’une belle cascade au cœur de la forêt vierge des Catlins et ses arbres tentaculaires. 999,99km au compteur (je ne rigole pas), demain sera donc jour d’anniversaires.

-Fortrose, dimanche 18 octobre, jour 7, 1099km du départ-

Première semaine terminée. Combien suivront vraiment ? Huit à venir encore si les plans restent tels quels. Dans ma tête certaines parties vont, peut-être, bouger comme la côte Ouest et mon trajet global sur l’île du Nord. Huit semaines si je me fais à ce nouveau rythme de vie. Huit semaines si ça tient financièrement. J’attends déjà cette deuxième semaine avec impatience pour confirmer un pressentiment d’ordre budgétaire.

Une semaine et déjà prêt de 1100km. C’est plus que ce que je faisais à Christchurch en un mois. Est-ce que c’est trop ? Peut-être. Mais ça me va. La route en elle-même est une aventure. J’ai parlé des paysages magnifiques parcourus au volant de La Louise. Un peu des gravels roads. Jamais de ces longues routes ennuyeuses qui passent à travers des villes insignifiantes. Jamais.

-Arbres écorchés dans les Catlins-

Et pourtant c’est là, je trouve, que se niche une des clés de l’aspect grandiose de certains endroits. Dans le contraste. Contraste entre le monotone et le spectaculaire. Si la Nouvelle-Zélande, comme n’importe quel autre pays, n’était qu’une collection de paysages magnifiques, ce n’aurait plus aucun intérêt. Car le spectaculaire serait normal et donc perdrait sa valeur spectaculaire (lol).

C’est dans le normal que survit l’exceptionnel.

Le métro-boulot-dodo, en cela qu’il « dénonce » une aliénation propre aux parisiens, mets en avant l’ennui de répétition (une forme parmi d’autres d’ennui). La norme serait donc à l’ennui dans une société capitaliste où tout le monde doit-être heureux et s’amuser. Mais ? La norme est la joie ; La norme est le loisir. L’ennui deviens donc spectaculaire, anormal, et c’est pour cela que l’on le fuit. Pour être normal. A quoi bon. L’ennui nous ramène certes à des questions existentielles (la peur de mourir) mais il a la vertu, la noblesse, de nous faire penser. Nous ennuyer rends aussi plus « créatif ». J’ai envie d’être anormal. Je veux m’ennuyer. Quoi que cela m’en coûte. Je compte m’ennuyer pour m’émerveiller plus intensément, comme aujourd’hui.

Face à la mer, cherchant vainement à apercevoir des lions de mer je me suis pris, comme à de nombreuses reprises cette semaine, à rêver de piraterie, d’épées, de bagarres dans des ports, de bateaux à voiles, de liberté, de grands espaces… Je peux décrire tout cela. Grâce à l’ennui ? J’aime à le croire. Laissez-moi m’ennuyer, je m’en sortirais bien. Encore une fois la réflexion, bien qu’intéressante, est brute et manque d’ordre. Evidemment le format journal de bord n’aide pas à cela, les conditions matérielles d’écriture non plus. Cependant j’espère à terme, pouvoir reprendre ces idées, les ciseler, les polir et leur donner autant d’attention qu’elles méritent. Produire une œuvre littéraire est toujours l’un de mes rêves mais de lui ou de la piraterie je me demande lequel est le plus inaccessible.

-A la recherche des lions de mer…-

Autant essayer les deux, histoire d’être sûr.

-Monkey Island Beach, lundi 19 octobre, jour 8, 1255km du départ-

Gris. Vert. Au réveil ce matin il pleuvait sur les Catlins. Je m’y suis fait, le temps est comme il est et je ne peux rien y changer. Il est la variable qui ne me gêne pas et qui n’a, pour le moment tout du moins, pas impacté mon voyage. Mais si je devais donner un blason ce serait dans ces tons bleu-gris & vert avec l’animal représentatif (ex : manchot jaune pour Nuggets Point) par-dessus les couleurs. Passé le point héraldique, petit-déjeuner, départ direction Bluf, la ville-port qui fait la jonction maritime avec Stewart Island (l’île au sud du Sud).

J’ai bien aimé cette petite ville côtière, ancien port de baleiniers (uniquement depuis la rive ceci-dit, pas de haute mer), connu désormais pour ses huitres d’une taille imposante. Je l’ai aimée car elle m’a rappelé le port de commerce de Lorient par moments, avec ses grues et quelques fresques murales racontant la vie locale (on devrait faire ça à Lorient d’ailleurs). C’est un peu triste de voir que beaucoup de commerces (hôtels, galeries, etc.) soient fermés par manque de touristes mais bon, le capitalisme quoi… Et puis la haute saison c’est le 1er décembre aussi, l’été, où l’on peut même plonger voir des requins.

-Murale à Bluff-

Qu’est-ce que j’aimerais être en été et avoir plein de soleil. Mais non. En me rendant à Invercagill j’ai pris un gars en stop. La cinquantaine, barbe blanche, pull de marin et tatouages jusque sur les mains. Craig qu’il s’appelait. La cinquantaine. Il vit sur Christchurch, à Linwood (je vivais à Woolston un moment, c’est juste à côté, des quartiers très populaires avec beaucoup d’immigrés, de pauvres et des gangs – socio classique) et est ouvrier du bâtiment. Si j’ai bien compris il visitait un ami à Bluff et son bus de retour était bloqué à là-bas pour ennui mécanique. Je l’ai déposé au centre d’Invercagill.

C’est une ville un peu bizarre Invercagill, beaucoup de monde la bâche parce que « y’a rien à faire ». Certes oui, la seule chose que j’y ai faite est de visiter une boutique-musée de moto (et le plein et les courses). Par contre leur jardin botanique vaut vraiment le détour avec différentes ambiances et variétés (japonais, chinois, antarctique, etc.). Une ville comme d’autres, nombreuses, insignifiantes à moins d’y habiter. Elle ne mérite pas ce bashing car ce n’est qu’une de ce genre par des centaines en rien qu’en Nouvelle-Zélande. Au revoir Invercagill. Au revoir les Catlins. Je pars vers les montagnes et le Fiordland maintenant.

-La Munro Special, visible dans The World Fastest Indian

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