Louise Express #5 : De passage au Maoristan

Après quelques mois de jobs de merde, le covid, le confinement et pas mal d’autres péripéties j’ai pu profiter de vraies vacances. 48 jours sur la route, les chemins et la mer. 48 soirs aux cours desquels j’ai, presque sans exceptions, écrit mes pensées, mes émotions et mes opinions dans un carnet. Je livre ici ce carnet, dans un ordre géographique, avec ses imperfections et ses pépites. Bienvenue à bord de la Louise.

-Perfume Point, lundi 16 novembre, jour 27, 3526km du départ-

La course a bien repris. Levé relativement tôt (6h du mat, mais je pourrais aussi bien me lever à 5h) je suis partit direction Napier, dans la Bay of Plenty (Baie de l’abondance), avec un arrêt rando prévu au milieu. Je recommence à conduire beaucoup chaque jour avec ce rythme lever/route/activité/route/camping. Limité en durée par l’autonomie de La Louise, ces longs passages de route (j’espère faire toute la côte est en 2 jours avant de repiquer sur le centre vers Opotiki) me donnent à réfléchir sur la réussite de mon voyage. Comment l’évaluer ? La rendre personnelle ? Faut-il vraiment l’évaluer ?

Je ne sais pas trop mais toujours est-il que j’ai abandonné l’idée de « tout faire », ce qui n’est possible pour la Nouvelle-Zélande qu’en une vie et non pas en deux petits mois. Je me détache des gens qui en font « plus » et en font « mieux » (il y aura toujours quelqu’un pour faire « plus » ou faire « mieux » ; moi-même parfois je dois concourir à ce phénomène), je fais ma route. Moi et La Louise on chevauche la brume, on arpente Notre Voie, on fait notre trace. Et cela suffit à me rendre heureux.

Être heureux, être une première victoire. Une bataille gagnée dans la guerre de mon existence. Quand je rentrerai je partagerai cette histoire qui parle de la liberté. Ici j’ai aussi vécu, physiquement et psychiquement, la praxis de la vie ouvrière, ses bons comme ses mauvais côtés. Les moments de bombance face à la précarité de nos situations, c’est aussi ça être d’en-bas (coucou aux repas des gros-gros). Cette praxis laborieuse n’est pas pour moi je le sais. Mentalement c’est très dur de ne penser à rien, de se restreindre d’avoir ne serait-ce qu’une seconde d’initiative, ça dompte à petit feu et à grands coups de trique. Soumission.

Ma place semble à la fois ailleurs mais toujours aux côtés de ceux qui ont moins. C’est comme cela que je le ressens. J’ai enfin compris que trouver, puiser, son identité dans le travail ne me sauvera pas. Je le trouverai en dehors du travail salarié. Même si je reviens avec la ferme intention de mener des projets professionnels à bien (agence événementielle, distillerie de gin, bibliothèque, transport par bateaux à voiles…) et d’avoir une situation stable (cdi, bonne paye, bonne boite) je pense ne trouver mon salut qu’ailleurs (orga politique et militantisme, cercles de réflexion…). Et c’est bien.

Je sais ce que je veux faire, pour la première fois depuis un moment. Heureux, libre et avec un cap, la course va reprendre. Toujours sans dieux ni maîtres, capitaine de rien du tout, je barre ma vie sous le vent, prêt à affronter les tempêtes.

Note : j’ai un peu perdu l’habitude/le réflexe d’écrire, ce qui fait que certaines pages sont écrites avec un ou deux jours de retard et peuvent ainsi mêler des réflexions plus récentes que celle de la date.

-Opoutama Beach, mardi 17 novembre, jour 28, 3845km du départ-

Grosse mâtinée avec le premier jour, aller-retour, du lac Waikaremoana et de sa rando sur 3/4 jours. La route était stressante, avec toujours ces gravel roads qui mettent La Louise a rude épreuve. Mais bon, hormis un dérapage pour éviter une maman perdrix et ses petits, rien de dangereux à signaler. Pour la rando c’était sympa avec une grosse montée dans un bois jusqu’à atteindre des crêtes qui serpentaient derrière des falaises.

De temps en temps la forêt s’ouvrait pour laisser apparaitre le lac, gigantesque même vu d’en haut, et perdu dans une mer d’arbres. C’est une des randos les plus dures que j’ai pu faire, en partie à cause du fort dénivelé en peu de temps (2h30 pour 5.5km annoncés). Mais aussi une des plus jolies (la plus verte sûrement).

Parce que oui, cette partie est très verte, pleine d’arbres de plaines et de montagnes herbeuses. C’est l’omniprésence de cette mer verte qui distingue, pour le moment, mon Nord de mon Sud. L’absence de toufasses du Rohan.

Je réfléchissais en marchant à cette histoire de « voyage réussi » et de mon retour en France. Il va falloir beaucoup répéter les raisons de mon départ, ce que je cherchais en partant, ce que j’ai trouvé et ce que j’ai accompli. Démystifier le backpacking et le vacances-travail me parait aussi important, on en chie pas mal pour profiter un peu (ce qui renforce la puissance émotionnelle de « un peu » ceci dit). Le road-trip lui aussi mérite sa mise à l’amende. Dans les deux derniers cas, le mythe des 70’s, du voyage « roots » me parait très puissant, pulsant toujours au quotidien. Vivre en van à l’air bien, on en oublie de dire que l’on ne dort pas trop bien, que l’on mange souvent sur le pouce, que l’on se lave à la lingette… Le confort a un prix que pas tout le monde peut s’offrir, mais on peut petit à petit s’accommoder de l’inconfort. S’en accorder et en faire la normalité. Parce que c’est normal. Pour nous. Je pense qu’on ne peut pas se permettre de rentrer trop dans les détails de l’inconfort où du labeur nécessaire à l’accomplissement de nos désirs (sont-ils vraiment les nôtres d’ailleurs ?).

Un lointain souvenir de ma seconde me renvoie au livre de Fatou Diome (?) sur les immigrés africains en Europe et l’impossibilité de dire la vérité de leur situation, à cause du fantasme que les autres ont sur cet espace et cette expérience.

Bon à réfléchir.

Je repensais à mes projets visant à « amplifier » et confronter mes réflexions, en entrant dans une orga politique notamment. Sur ce point là j’hésite vers où me diriger. L’Union Communiste Libertaire me plaît plutôt, dans mon courant de pensée (tout du moins je l’espère) même si je ne nie pas que la France Insoumise/Jean-Luc Mélenchon est une option attirante, qui plus-est à un an de la présidentielle. Il faut que je pense à me garder de l’ambition. Et en rentrant je me syndique. La CNT pour la forme. Solidaires ou la CGT en fonction de mon travail ? Bref : je veux le faire, reste à voir les conditions. Ces organisations seraient pour moi un bon moyen de garder ma tête et mes idées actives et en ébullition.

Bref.

Gravel road. Direction Opoutama pour la nuit, jusqu’à, je ne sais guère pourquoi, je décide d’aller jusqu’à Onenui Station, lieu que je n’avais pas du tout repéré au préalable. J’aurai dû puisque c’était au bout du monde. Littéralement la pointe nord de la Bay of Plenty. Et pour y aller ça monte et ça descends. Jusqu’aux 20 derniers kilomètres qui montent et qui descendent en alternant gravel road, piste en terre, asphalte à demi-posée et couche épaisse de cailloux. A celui ou celle qui lit, tu sais que je vais parler des cailloux maintenant.

-Le bout du monde je vous dit-

J’ai failli partir à deux reprises dans le talus. La première en calant après avoir patiné en 2de dans ces cailloux. La seconde en ayant mon arrière qui est partie en crabe et moi qui me battait pour rester droit. Heureusement moi et La Louise on est entiers. Fatigué pour moi. Pleine de terre (oui, même à l’intérieur) pour La Louise. J’espère pouvoir bien me reposer ce soir en prévision de demain.

-Le bout du monde en arrière plan-

En marchant je me disais que j’étais heureux, ça m’a rappelé ce qui suit :

« avec un peu de pain d’orge et de l’eau on peut être heureux comme Zeus » -Epicure-

-Rotorua Government Gardens, mercredi 18 novembre, jour 29, 4201km du départ-

Pas la nuit des plus reposantes. Je me couche aussi trop tard pour me lever si tôt (6h puis 7h). J’ai décidé de ne pas rester faire toute cette côte est. La mésaventure d’hier m’invite à la prudence et au repos. Direction donc Rotorua avec une journée d’avance. Je suis en plein territoire maori depuis ces derniers jours. Le lac d’hier, par exemple, a même servi de bastion pour les rebelles maoris du XIXe siècle. Par respect pour cette culture que je ne connais que par les musées ici, je me contente de regarder les tatouages, les maraes (maisons communes), les sculptures et de lire les légendes sur les lieux où je passe. J’ai découvert le « salut » local (un peu avant Tauranga), un mouvement de la main droite, tranche gauche qui tourne jusqu’à montrer le dos de la main ouvert. J’observe attentivement. Ils ont l’air détente. Rien n’est trop important il semblerait. J’aimerais en savoir plus sur eux : leur organisation, leurs us et coutumes, etc. Mais d’une manière vivante (leur vie de maintenant, leur aujourd’hui avec ce qu’ils gardent d’hier) plutôt. A garder en tête.

La route Waioeka, gorge Waioeka, était magnifique. Après un passage monotone on entre par un col dans ce lieu anciennement connu pour avoir hébergé des tribus maories et des chercheurs d’or venus d’Europe. On se croirait dans un film avec les bandes jaunes sur l’asphalte, la pluie qui tombe sur les carreaux du van qui trace inexorablement à travers la forêt. Cette forêt, qui à l’air d’être tropicale (pour moi) est de milles nuances de vert, du très pâle au très foncé, passant de jade à émeraude selon les essences. Et on avance, engloutit dans cette forêt qui a tout pris et pris par tout, jusque dans les hautes montagnes (1000m+) qui forment la gorge. Un décor de jungle. Magnifique respiration.

-photo prise par un professionnel, ne pas reproduire-

Ensuite, sorti de la gorge, j’ai enchainé avec une route entre mer et champs, où se trouvent quelques marais dont salants. Rien trop à en dire.

Je suis fatigué et en avance d’une journée. Rotorua va me permettre de me détendre du coup, j’y passerai la journée et la nuit de demain avant de rejoindre le Parc National du Tongariro (soleil-quelque chose ?) pour ma dernière grande randonnée ce week-end.

L’occasion d’avoir Sherry en visio, ce qui m’était impossible hier soir après mes déboires. Plaisir et soulagement.

-Government Gardens, jeudi 19 novembre, jour 30, 4267km du départ-

Ça sent le soufre. Au sens propre. Rotorua est une station thermale située sur la « ligne » d’activité volcanique de la Nouvelle-Zélande. Des bains, marécages, lacs chauds, parsèment donc le paysage, accompagnés souvent d’une forte odeur de soufre. Au final on s’y fait plutôt bien. J’ai même pu profiter de petits bains publics pour tremper et relaxer mes jambes. J’avance en parallèle sur le livre de Rancière sur le paysage. Toutefois il me tarde de le finir (ce week-end avec un peu de chance) afin de pouvoir entamer le bouquin de Moitessier.

En randonnant dans un bois de Rotorua ce matin je me faisais la réflexion que vouloir contempler la culture maorie « vivante » était un piège. Piège de la spectacularisation de la culture qui entraine une standardisation de la culture qui entraine une standardisation culturelle, un simulacre de « vraie » expérience. Tout ce que je peux espérer ne sera qu’un spectacle, une représentation romancée d’une vie réelle éteinte, (dé)passée. Attention à ne pas tomber dans ce piège.

Après une mâtinée dans ce bois et un pique-nique et sieste au bord du lac, je suis allé faire mes petites courses et mon plein le moins cher ($1.59/l.) en prévision du Tongariro ce week-end et du Taranaki en début de semaine prochaine. Le repos de la journée a été plutôt bon au Maoristan (oui bon…). Ce soir c’est rdv avec Zoe et Josse, deux amis de Kiwi Basecamp qui se sont installés à Rotorua pour un petit mois. Ils sont trop sympas (les bains publics sont un conseil de Zoe) et je suis content de les revoir. On va profiter du marché à ciel ouvert qui se tiens tous les jeudis soir à Rotorua, street food au programme !

Je risque de rentrer tard, pas fou pour préparer le Tongariro mais ça va le faire, demain sera aussi une journée tranquille. Je compte me rapprocher lentement du freecamp demain en passant par Taupo, la ville-lac la plus grande de Nouvelle-Zélande.

-Waikoko Valley Campsite, vendredi 20 novembre, jour 31, 4420km du départ-

Nouvelle journée repos aujourd’hui au fil de la rivière Waikato qui donne son nom à la région (et à l’équipe de Super Rugby des Chiefs). Toujours au Maoristan, là où la façade du ministère du développement à des colonnes en bois gravé dans un style maori (et des yeux en nacre ?). Je remarque tout de même que les héros sportifs des maoris ne sont pas forcément All Blacks ou rugbymen mais souvent basketteurs (LeBron et Giannis en tête). J’ai donc remonté le fil de la Waikato assistant à l’ouverture d’un barrage (il submerge la vallée en aval plusieurs fois par jour), à du jet boat (bateau de rivière super puissant) face à une cascade de 7m, jusqu’à rejoindre le la Taupo, plus grand de Nouvelle-Zélande.

Rien de trop à dire sur la ville ou le lac. J’ai pris mon temps pour manger, faire le tour du centre, pris le goûter sur une des berges et c’est tout. Hormis payer un bateau pour m’emmener voir de gigantesques visages maoris gravés à même la roche (j’avoue que ça aurait valu le détour), il n’y a pas grand-chose à faire ici. Et c’est tant mieux dans un sens.

Malgré des soins, ma cheville gauche (malléole intérieure sur sa partie supérieure) est toujours douloureuse. Ça devrait tenir pour les deux jours à venir cependant.

Le freecamp de ce soir est calme, contrastant avec ceux de la ville qui m’ont accueilli presque toute la semaine. Demain à l’assaut du Tongariro ! Lever de corps à 5h00 !

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