Louise Express #6 : D’un mont à l’autre

Après quelques mois de jobs de merde, le covid, le confinement et pas mal d’autres péripéties j’ai pu profiter de vraies vacances. 48 jours sur la route, les chemins et la mer. 48 soirs aux cours desquels j’ai, presque sans exceptions, écrit mes pensées, mes émotions et mes opinions dans un carnet. Je livre ici ce carnet, dans un ordre géographique, avec ses imperfections et ses pépites. Bienvenue à bord de la Louise.

-Hoturere Hut, samedi 21 novembre, jour 32, 4466km du départ-

Réveillé une heure après ce que j’espérais (6h au lieu 5h, 5h c’est définitivement trop tôt pour mes heures de coucher), direction le parking de Whakapapa, en plein Tongariro National Park. L’occasion de continuer à descendre le long de la faille volcanique, avec la terre et la végétation qui changent en fonction que l’on avance dans le parc et vers le Tongariro. C’est assez notable de remarquer que la végétation de Masterton à ici reste plutôt la même, très verte (il y a bien des forêts vierges dans le coin), le relief lui change. Il reste bien sur vert mais change de collines argileuses battues par les vents venus de la mer à des montagnes sombres, signes d’une activité volcanique. Retour à la rando du week-end.

Cet espace, délimité au sud par le Mt. Ruapehu (volcan éteint) et au nord par le Mt. Tongariro. A proximité du Mt. Tongariro se dresse le Mt. Ngauruhoe (volcan actif) qui a servi de décor pour LoTR (la Montagne du Destin spécifiquement, le Mordor étant une partie du parc). Il faut dire que le paysage est pesant : végétation rase, espaces rocheux, terrains sablonneux… Rien d’amical ou d’accueillant ici. Et le mont noir (Ngauruhoe) surplombe et écrase ce qu’il reste. Peu de vie aussi, hormis quelques oiseaux (des mouettes principalement) et insectes que j’ai pu remarquer.

La première partie a été, passé l’étonnement, un peu ennuyeuse et surtout nuageuse (cachant les deux monts du jour) avec un vent mordant par moments. Au fur et à mesure de la journée, les nuages ont fini par se lever, laissant passer le soleil et libérant les montagnes. Le vent mordant, seul, est resté.

-Mt. Ruapehu-

Le paysage a commencé à changer aussi. Collines plus densément couvertes, ruisseau qui dévale les contreforts (allant, au final, sans doute remplir le lac Taupo, fleuve Waikato, etc.), forêts, collines désertiques (car nous sommes aussi proches d’un désert) à l’atmosphère lunaire et finalement rochers volcaniques amenant à cette première hut. Enfin !

Ma cheville gauche est de plus en plus douloureuse sans signe extérieur apparent (?!) mais ça devrait tenir. La journée de demain est plus « courte » (21.4km contre 23.5km aujourd’hui) mais plus technique avec un dénivelé largement négatif (+500m dans les premières heures, suivi d’un bon -700m ensuite) et des passages peut être compliqués (lacs, cirque, cratère volcanique…). Autre paramètre qui devrait jouer : la météo (coucou le QCT). Il va un peu pleuvoir cette nuit (5mm) et des averses sont à prévoir en fin de matinée/début d’après-midi.

Tout ça reste OK pour moi. Mon équipement de pluie est prêt et rodé (coucou le QCT), j’avais prévu de le porter (même si je n’attendais de la pluie qu’entre 14h et 16h) et je compte me coucher suffisamment tôt pour honorer mon réveil de 5h du matin. Si je suis en forme je devrais (« si ») arriver vers 11h/12h au parking (note : aujourd’hui 6h30 de marche).

-Mt. Ngauruhoe que j’appelle par erreur Tongariro tout au long de cet écrit-

La monotonie, l’ennui de la matinée m’ont poussé, comme d’habitude, à réfléchir (l’ennui rend créatif il parait). Réflexion différente aujourd’hui, même si fort à propos : pourquoi je marche ?

Jouir à pleins poumons,

Oublier demain,

Marche.

-Raetihi Holiday Park, dimanche 22 novembre, jour 33, 4516km du départ-

Retour aux nuits dans les huts. Celle d’Otorere cette fois. Plutôt petite comparée aux autres que j’ai pu faire, le plus grand dortoir est dans la salle commune. Hier soir le warden, Sam, nous a gratifié d’un « hut speech » avec fortes dénominations maoris (nom des montagnes, des tribus qui les protègent, le « tapu » équivalent local de tabou sur les lacs et les sommets montagneux, etc.) et un gros point sur la sécurité. En effet, la zone est volcanique et encore en activité, pas plus tard que la semaine dernière, donc il vaut mieux prévenir que les tremblements de terre (il y en a eu un hier matin) sont courants, qu’il faut faire attention aux fumeroles bouillantes en montant (comme moi) vers le Tongariro. Enfin, en cas d’éruption, se réfugier dans une des deux huts « safe » (Oturere et une autre) et attendre d’avoir plus d’infos grâce aux wardens. Pour la petite histoire, il y avait une hut au milieu mais suite à une petite éruption, deux gros cailloux ont perforé le toit et le parquet de la hut en question, qui a fermé directement après. J’aurais peut-être dû prendre un casque moi…

Revenons à la hut. J’ai dormi entre deux ronfleurs, dont un m’a assuré que je ronflais aussi. Trois ronfleurs côtes à côtes donc. D’habitude l’usage voudrait qu’il n’y en ai qu’un par chambre mais bon, pas de chance pour les autres. J’ai tenté le réveil à 5h mais la lumière encore bleutée de la nuit qui se termine et du jour qui peine à poindre et le sommeil peu reposant m’ont fait décaler ce réveil à 6h. Parfait. Meilleure forme, bien réveillé, du soleil : y’a plus qu’à. Je plie mes affaires. Enfile mes vêtements. Short, chaussette droite (parce que « chaussette droite d’abord. Toujours. ») et, surprise, plus de chaussette gauche…

J’ai donc checké mes affaires deux fois (inclus le déballage/ouverture/remballage du sac de couchage) et rien. Mes voisins de gauche ne trouvèrent rien dans leurs affaires. Rien sous mon matelas ou sous le lit d’ailleurs. J’ai donc été réduit à prendre mon petit-déjeuner complètement habillé sauf la chaussette gauche, attendant que le voisin de droite se réveille (spoiler : c’est toujours la faute de la droite). Il se réveille, je le laisse émerger et lui demande s’il peut vérifier ses affaires. Il le fait mais pas trop vite, prenant le temps de se faire son petit thé bonheur du matin. Finalement, au fond de son sac : ma chaussette. C’est pas trop tôt ! Je suis parti dans les 5 minutes qui ont suivi.

L’idée en partant tôt était d’éviter « Tongariro Highway », l’autoroute du Tongariro. Je suis sur le Tongariro Northern Circuit, que je fais dans le sens inverse des aiguilles d’une montre (il est recommandé dans le sens des aiguilles mais j’y viens). Ce faisant je vais aller dans le sens inverse du Tongariro Alpine Crossing et sa 100aine de randonneurs quotidiens (!). Plus accessible car courte (environ 20km) elle est plus courue et par des profils à niveaux plus variés. L’autoroute a donc parfois ses bouchons et ses accidents. Partir tôt c’est donc m’éviter les norias de de randonneurs du dimanche à des points critiques (Emerald Lakes, Red Crater, une montée très glissante à cause des roches volcaniques et la descente vers le cirque qui passe au bas du volcan, gelée par endroits).

La montée était très belle. J’étais seul dans ce sens. Je me faufile dans d’anciennes coulées de lave solidifiées, admire les Emerald Lakes de loin (tapu) et leurs fumeroles, ne suit gêné par personne pour monter au Red Crater (rouge car c’est la couleur que prends le minerai de fer à une certaine température très élevée) et prends mon temps dans le cirque avec quelques nuages bas qui viennent rendre un peu plus épique cette plaine désertique. La descente dans la vallée par contre a marqué le début des Crossers.

Je descends donc, c’est simple. Ils montent sans savoir jusqu’où, sans conscience du vent qui pique là-haut (annoncé 35km/h et -5°c de ressenti). Après des escaliers pour descendre, je me retrouve sur un long passage en bois en tête à tête avec (dans l’ordre d’apparition) : Félix, Max, Henrik, Léa et Manon ! Joyeuse surprise ! Ils font le Crossing aujourd’hui. Nos retrouvailles emmerdent le monde tant le passage est étroit. 10 minutes d’arrêt, pas plus, chacun à son objectif. Sans avoir « perdu » cette chaussette gauche on ne se serait pas vus du tout.

La fin de la descente vers Whakapapa est pleine de trous, de boue, de cailloux. Pas vraiment grand-chose à dire. C’est chiant, dur et traumatisant. Je m’en suis sorti finalement, c’est l’essentiel. C’était la dernière grande randonnée de ce type que je ferrai ici. Bon équipement. Bon paquetage. Bonne randonnée.

Pas besoin (ou envie) d’en dire plus. J’ai cheminé (et je cheminerai) sur les « Great Walks » de Nouvelle-Zélande et je veux retenir : les couleurs du Abel Tasman Coastal Track, les montagnes sans cesse renouvelées du Kepler, le grandiose du Routeburn et la sombre atmosphère du Tongariro Northern Circuit.

Parking. Voiture. Camping. Dodo.

Taranaki demain.

-Dawson Falls Visitors Center, lundi 23 novembre, jour 34, 4760km du départ-

Il a fait froid cette nuit. Sans doute qu’être en chemisette et en slip de bain n’a pas aidé. Le camping est calme, encore couvert de rosée quand je me décide à sortir de mon van pour mon petit-déjeuner. La Louise est désormais en vente. Je prends de l’avance histoire de rentrer à ChCh au plus tôt une fois le voyage terminé, pour profiter des derniers temps insouciants en Nouvelle-Zélande et avec Sherry. $8000 en espérant en avoir plus de $6500 (prix d’achat). Plus c’est proche de $8000 moins j’ai besoin de travailler d’ici le départ c’est ma règle. Wot tak.

Après avoir quitté le camping c’est direction la Forgotten World Highway. Une autoroute dangereuse passant au milieu de nulle part (des champs dans les montagnes, vaches et moutons…) avec une partie en gravel (bonjour la poussière dans le van nettoyé la veille) et un tunnel taillé à même la roche, si étroit que j’ai fait une mini crise de claustrophobie en entrant dedans. Il y a au milieu de ce rien une « République de Whangamomona » et c’est à prêt tout. La route est du même type que la Gorge de Waioeka, une sorte de jungle de pins, fougères et palmiers, entouré de montagnes à ceci prêt que les montagnes ici sont plus claires car « moins volcaniques » (issues de poussière volcanique, argile et graviers). Je m’éloigne doucement mais surement des volcans de l’est pour entrer dans le Taranaki et sa montagne éponyme qui trône sur la région. Tellement imposante qu’elle a représenté le Mt. Fuji dans le Dernier Samouraï filmé pas très loin (dans la vallée d’Uruti notamment). Je suis allé directement à mon freecamp, situé sur un bord d’attaque (il y en a 3 : sud, est et nord) au sud de la montagne. Comme pour entretenir le mystère le roi à sa couronne de nuages et ne se laissera pas voir aujourd’hui ni peut-être demain à cause de la météo pluvieuse/orageuse. Petite récompense cependant : les ruisseaux et cascades accessibles par de petites randos sont gorgées d’eau et sont vraiment magnifiques à voir, renforçant l’aspect jungle/forêt vierge (rain forest) de la zone tout autour du mont (qui ferme presque un cercle parfait !).

Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne, je partirai (oui je la recase, je n’ai toujours pas cherché qui c’était, Boris Vian peut-être ?) pour la face Nord. Une rando de 13km aller-retour avec à la clé, si bonne météo, un lac-miroir face au Mt. Taranaki. Mais bon, cela dépendra de la météo et de ma cheville enflée (elle a fini par enfler après avoir tapé une racine dans le dernier quart de la marche). J’espère que la nuit apportera une issue favorable à ces deux paramètres.

-Lake Rotomaru, mardi 24 novembre, jour 35, 4888km du départ-

La nuit a été fraiche mais le réveil à 6h m’a donné à voir le soleil à l’horizon embraser. La nuit à chassé les nuages du Taranaki. La montagne se laisse donc voir de sa face sud. J’aurais pu en profiter plus longtemps mais je voulais profiter de la fenêtre sans pluie jusqu’à 14h (la dernière avant jeudi prochain apparemment) pour monter au « Reflective Tarn », un petit lac de montagne qui a la particularité de refléter le Taranaki. Parfaitement. Un jour sans nuages. Un jour sans vent. Pas comme aujourd’hui finalement.

La montée (et la descente) sont chiantes. Le sol de la face nord étant gorgé d’eau, presque marécageux, le DoC (Department of Conservation, notre Office des forêts) a mis des caillebotis et des marches en bois sur la totalité de la rando jusqu’à la hut, située à 1.5km du tarn. C’était court (5km à la hut) mais les nuages qui enveloppent la montagne donnent un aspect mystérieux à ces montagnes, une aura particulière. Arrivé au tarn, seule la base du Taranaki était visible, et le vent faible restait au ras du sol. J’ai passé une demi-heure là, seul et somnolant, à espérer que les nuages partent et révèlent la montagne. Malheureusement le géant a gardé sa capuche de nuages, gardant ses mystères et son aura intouchable. Et c’est bien comme ça.

Le reste de l’après-midi je l’ai consacré au gin, à préparer et réaliser un entretien avec la fondatrice de Juno Gin. C’est un projet que je souhaite mener à moyen/long terme, distiller du gin, mon gin. C’était très intéressant : la manière de développer un réseau de fournisseurs et de le faire grandir, s’équiper en matos/matières premières/etc., d’arriver à la bonne recette… Je dois encore mettre ça en forme mais beaucoup de conseils, d’écueils à éviter et de petites techniques à utiliser plus tard. Et surtout : le faire et plus le dire.

Essayer, rater, réessayer. Cela me semble le bon chemin à prendre.

En rentrant j’ai eu la surprise de tomber sur la troupe du Tongariro (Manon, Henrik, Léa, Max et Félix) au freecamp. Petit moment convivial pour que chacun expose ses plans. Ils vont tous plus ou moins retourner bosser, vers Rotorua sans doute. Pas ma route mais ça fait toujours du bien de croiser des visages familiers. Demain et après-demain semblent bien compliqués pour New Plymouth. Il va tomber en deux jours l’équivalent de la pluie d’un mois complet. Vla la douche. Matinée musée et bibliothèque en prévision d’un départ à Waitomo après le repas. Le temps de demain semble plus clément. A voir comment ça évolue. Je ne pourrai pas voir beaucoup de cette ville mais je survivrais.

Sinon, vous connaissez Kalune ?

« J’écris le froid, le vent, la pluie,

J’écris la douleur et l’oubli,

Comme des cadeaux,

De la vie…

Demain se prépare aujourd’hui,

Le plus beau de tous les défis,

C’est un cadeau,

De la vie… »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s