Louise Express #7 : chaque ville devrait avoir un Dragon Vert

Après quelques mois de jobs de merde, le covid, le confinement et pas mal d’autres péripéties j’ai pu profiter de vraies vacances. 48 jours sur la route, les chemins et la mer. 48 soirs aux cours desquels j’ai, presque sans exceptions, écrit mes pensées, mes émotions et mes opinions dans un carnet. Je livre ici ce carnet, dans un ordre géographique, avec ses imperfections et ses pépites. Bienvenue à bord de la Louise.

-Juno Hall Waitomo, mercredi 25 novembre, jour 36, 5097km du départ-

Il pleut. Des seaux et des seaux. Pendant des heures. Habitué et plutôt optimiste quant à la météo, je me suis contenté de ma routine habituelle : café sur le réchaud, petit jus d’orange en attendant que ça chauffe, tartines de beurre (un neuf aujourd’hui ! il était rance depuis 2 jours). Aujourd’hui la variante était juste avec de la musique. Entre quelques averses, j’ai trouvé le temps de visiter le musée de New Plymouth. Rien de particulier là-bas, hormis un passage sur la prise de contrôle du Taranaki par les colons de l’Empire Britannique sur les tribus maories.

J’ai confirmé que la Nouvelle-Zélande était une colonie britannique comme les autres, avec les mêmes mécanismes de domination, de contrôle et d’accaparement des terres et des richesses du pays au détriment des locaux. Mécaniquement, j’émets les hypothèses suivantes : les maoris sont la population la plus au chômage, la plus en prison et celle qui a le plus de problèmes sociaux. Charge au lecteur d’infirmer ou infirmer ces hypothèses. Les maoris avaient comme seul de la propriété collective et c’est la couronne britannique qui a introduit la propriété privée individuelle. Avant de racheter la Nouvelle-Zélande à des maoris inconnus à cette notion (note : le traité qui acte cela a été rendu incompréhensible pour un lecteur maori car utilisant des concepts incompréhensibles pour lui. Je m’égare.

La matinée passée, je suis parti retrouver les autres dans un café à côté du musée. Je ne sais pas si c’est le fait d’avoir été avec des gens que j’apprécie ou la qualité intrinsèque du café mais j’ai adoré ma nourriture (beef burger avec une sauce super bonne). Je peux me permettre ce genre d’extras et je ne me prive pas. Ça doit rajouter du plaisir à ce temps partagé.

Ils se séparent. Max et Félix vont à Raglan, Mecque du surf kiwi, tandis que Manon, Henrik et Léa vont plus ou moins vers Rotorua jusqu’à Noël. Ils finiront plus ou moins par se retrouver au gré de leurs différents errements collectifs et individuels.

Appartenir à ce genre de groupe à quelque chose de rassurant et de réconfortant. Quand on y appartient. Départ pour Waitomo, connu pour ses grottes, où j’ai dû changer de camping tant celui que j’avais en tête était lugubre et complètement vide. Je me suis finalement retrouvé dans un lieu calme et reposant, tout ce qu’il me faut.

Pendant que je m’en rappelle encore : j’ai amené la Louise dans la vallée d’Urruti. Blague d’anarchiste. Buenaventura Durriti est un révolutionnaire espagnol anarchiste qui a participé à la guerre d’Espagne, guerre à laquelle a aussi participé la Colonne Louise Michel. La boucle est bouclée (le système à la tête sous l’eau). Mais au-delà de la blague potache, la vallée d’Urruti a surtout accueilli le tournage du Dernier Samouraï en campant le rôle du village de Katsumoto, seigneur samouraï en rébellion contre les chantres de la modernité (et de leurs ambitions personnelles). Le Mt Taranaki représentant pour l’occasion le Mt Fuji. Ce film je l’adore. Il est beau et penche à s’intéresser au code d’honneur des samouraïs, le bushido. A rajouter à ma bibliotek. Un de plus.

-Voilà ce qu’il reste du village monté à l’occasion du film…-

-Morinsville Recreation Ground, jeudi 26 novembre, jour 37, 5263km du départ-

Je me suis réveillé dans le brouillard. Ce brouillard gris-blanc que forment les nuages bas. Une fine pluie tombait sur les collines vertes. Les nuages laissaient passer la lumière sans laisser voir le ciel ou le soleil. Il ne fait pas froid heureusement. Je me suis déjà habitué et les conditions météo, hormis quand elles sont trop extrêmes, n’impactent pas mon moral. Par une sorte de stoïcisme je tente de refuser d’être impacté dans mon allant par des choses qui ne dépendent pas de moi. La météo en particulier. Jusqu’ici je réussis plus ou moins à bricoler entre mes envies et mes contraintes matérielles (budget, autonomie, temps…) et personnelles (Noël, Sherry, vol de retour…). Pourquoi ne pas continuer dans ce sens ?

En parlant de continuer, je reviens au voyage. J’ai dit au revoir à la petite ménagerie du camping (cochons sauvages, chevaux, moutons, chèvres et même une biche) et je suis parti à l’aventure. Waitomo est connue pour sa géologie et ses réseaux de grottes et cascades souterraines. Evidemment il faut payer pour aller voir les plus grandes. Je ne paie pas. J’ai donc traversé la pluie et la forêt du coin pour voir des arches, des ponts, tunnels et cascades naturelles. C’était beau, la pluie a donné un côté Platoon à l’ensemble, l’impression d’être dans la jungle en saison des pluies.

Après la jungle place à la route. Direction Hamilton pour le déjeuner. Les jardins d’Hamilton plus précisément. Profitant d’une fenêtre sans (trop de) pluie, j’en suis allé dans une partie « enclosed » du jardin qui renferme une douzaine de petits jardins d’inspirations différentes. Japonais, victorien, chinois, arabe, italien, maori, tudors… Beaucoup de références à Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, au passage. L’arabe m’a fait penser aux photos d’Anna et de son voyage dans le sud de l’Espagne, là où les maures ont laissé des palais (l’Alhambra) fort stylés. C’est d’ailleurs pour ceux-ci que je venais, avant de découvrir tous les autres.

Le reste de l’après-midi s’est passé au musée, centré autour de l’art cette fois et pas que de l’histoire naturelle. Musée aussi pour le wi-fi gratuit, histoire de booster la vente de mon van. Après un passage par Casabella Lane, un passage d’inspiration Renaissance (murs blancs, végétation et petite fontaine), et une recherche infructueuse de carte postale du Tongariro (pour papy et mamy Yette), je suis allé faire quelques courses pour mon weekend dans la péninsule du Coromandel. Bien qu’un peu stressé, j’ai résisté à l’appel du coca (le sevrage est intermittent, variant en fonction de mon niveau de stress et des besoins de mon cerveau en sucre et gras).

Freecamp à une petite demi-heure de Hamilton, avec une maison de deal à côté. La nuit va être animée…

-Mercury Bay Council Area Carparks, vendredi 27 novembre, jour 38, 5477km du départ-

Comme prévu, des voitures ont tournées toute la nuit autour du parking. Les nuits doivent être animées à Morinsville. Bref. Après une nuit ok mais pas top, la Louise a pris la route de la péninsule du Coromandel. On a tracé à travers la plaine avant d’atteindre Karangahake Gorge, qui marque l’entrée dans la région. C’est une ancienne ville de chercheurs d’or, la plus grande de Nouvelle-Zélande jadis. Et ça se voit.

La gorge en question est balafrée, tailladée, scarifiée par l’activité humaine. Les ruines des stations (de pompage, d’extraction d’air, d’électricité, de traitement des minerais…), les tuyaux apparents dans toute la montagne, les débris métalliques dans la rivière et la couleur marron/brun de la rivière elle-même (le cyanide utilisé ici à un peu pollué) sont là pour en témoigner. Plus trop de traces de vie mais toujours des traces de l’industrie, ogre dévoreur des montagnes et des hommes, que la Nature peine à recouvrir.

Ce qu’il reste du passé ici est une vision du futur de la Terre peut-être. Qui sait. C’était un bel endroit en tout cas, avec la route qui slalome sur les berges de la rivière serpentant entre les montagnes couvertes d’arbres de toutes sortes. Avec la pluie de ces derniers jours je comprends mieux pourquoi cette île est si verte.

J’avance. A travers les montagnes et les vallées du Coromandel. Ça tourne sec. Ça monte lentement. C’est venteux aussi. Mais la Louise tient bon le vent, je m’occupe de la barre. Je me suis contenté d’aller de plages en plages cette après-midi, c’est aussi ça le Coromandel : des plages et des petits vieux riches qui bronzent. C’est une côte montagneuse, verdoyante, parsemée de petits ilots et criques. Je me suis rendu dans une de ces criques baptisée Cathedral Cove en raison d’un tunnel-voûte donnant un aspect de cathédral à la falaise, faisant communiquer deux plages ensembles. Ayant pris du temps pour discuter avec Simon, un autre confiné du KBC, je n’ai pu faire qu’un passage rapide là-bas car ici les places de freecamps sont chères et limitées.

-Effet bleuté produit par la sueur sur la lentille de mon téléphone-

Ça n’a pas raté. Arrivé sur les coups de 18h (c’est tard, d’habitude je suis sur les spots vers 17h30, un peu avant que le reste arrive pour le repas à 18h), les trois espaces en front de mer étaient déjà pris. Après quelques recherches je me suis retiré vers le centre de la ville où je suis sur un parking quelconque avec seulement places disponibles. J’étais le 2e et le 3 et le 4 sont arrivés 10 minutes après.

Les vieux riches doivent vouloir leur tranquillité loin du peuple des vans…

-Thames, samedi 28 novembre, jour 39, 5587km du départ-

Beau soleil ce matin qui m’a réveillé avant mon réveil. 7h30 du matin. Parfait. Je prends mon temps pour mon petit-déjeuner étant donné que le freecamp ne se fini qu’à 9h. Oui, là où certains font 9h-17h les freecampers font 17h-9h. Chacun son bureau. Après le petit-déjeuner je fais le tour du littoral, rien de particulier : petite brise matinale, un catamaran jaune quitte la marina au moteur, des jeunes et des moins jeunes profitent d’un café en terrasse… Pour moi c’est le moment de mettre les voiles.

Direction la côte ouest du Coromandel, à travers la montagne. Je n’ai rien fait de la journée à part me tremper les pieds dans la mer et marcher un peu. Ma cheville se remets très lentement. Demain je ne ferais pas les Pinnacles, une rando de quelques heures dans les montagnes du centre Coromandel. Au-delà de mon physique diminué, les 3km de gravel road en mauvais état ont fini de doucher mon envie. Encore demain je prendrai mon temps. Il faut aussi des moments comme ça finalement. Respirer.

Les Coromandels sont un paradis subtropical si l’on aime faire trempette et bronzette sans se soucier de l’heure. Ce n’est pas moi. Pas en ce moment. Je me contente d’admirer les criques, les falaises, la forêt et ses arbres aux fleurs rouges si belles. Décor parfait pour prendre son temps quand on a le temps. Retraité compatible. Vacancier compatible.

Voyageur incompatible ?

-Hobbiton, dimanche 29 novembre, jour 40, 5715km du départ-

C’est reparti pour la pluie. Régulière et déterminée. Soutenue jusqu’à 10h, une pause jusqu’à midi et re-pluie jusqu’à 15h. Heureusement que mon seul objectif de la journée est à Hobbiton, à côté de Matamata. Je me suis arrêté à Te Aroha, une sorte de Rotorua en moins bien. Petit geyser, petite station thermale au pied du mont du même nom. J’ai un peu crapahuté sur la montagne.

Beaucoup de forêt pour un peu de vues et de cascades. Les nuages bas et blancs du Waikato sont de retour. Le soleil est là sans se laisser voir. Un peu déçu j’ai pris la direction de Matamata dans la foulée.

On est dimanche. Rien à faire de gratuit ici, d’autant plus sous la pluie. Même la librairie (signifiant abri, calme, wi-fi, électricité et gratuité) est fermée. J’ai passé l’après-midi dans le van. Heureusement que c’est confortable et qu’il y a de la place. Finalement lassé, j’ai fini par aller directement à The Shire Rest (le repos de la Comté), une boutique-café-billetterie d’où partent les les tours de cet endroit mythique (je souligne à dessein, voir plus loin).

L’occasion d’apprendre que Hobbiton est une fraction seulement d’une ferme de 15 000 hectares. Lors de la trilogie de LotR ce lieu avait déjà servi de décor pour la Comté mais en matériaux périssables, démontés donc après la trilogie. Le Hobbit, trilogie aussi, a donné l’occasion à Peter Jackson et le propriétaire de la ferme de s’associer et de faire que Weta Workshop, chargés des effets physiques (et co-dirigée par Jackson…), créé le village complet de la Comté en dur. Petite amélioration pour ce lieu découvert au hasard d’une recherche en hélicoptère dans la région.

L’endroit ressemble à l’Angleterre. C’est plutôt cocasse qu’un endroit des plus visités en Nouvelle-Zélande ressemble à leur maison-mère. A dessein forcément puisque la Comté de Tolkien est l’Angleterre rurale, et ses habitant petits bourgeois de la campagne (cela se remarque finement dans leurs vêtements, les matières et les accessoires représentés dans les films, Julien Scavini en avait fait un texte passionné sur son blog Stiff Collar). L’influence britannique se retrouve aussi dans l’organisation du paysage, dans un classicisme anglais plutôt marqué faisant écho en moi au livre de Rancière sur le sujet.

Le village est construit pour se révéler petit à petit dans un tout cohérent et attirant pour l’œil. Il suit aussi un principe d’organisation sociale ou les sans-grades ont un espace (niveau 0), les seconds rôles aussi (niveau 1) et les principaux sont tout en haut : Cul-de-Sac, maison de Frodon et Bilbon, domine physiquement le reste de la Comté. La révélation graduelle du paysage est permise par un chemin serpentant sur les extrémités du lieu voulu par Jackson. Il voulait un étang en plus du lac bordé par l’auberge du Dragon Vert, le pont et le moulin (le bourg de la Comté finalement, comme toutes les petites villes de campagne), comme un peintre il pioche dans son catalogue de références pour construire son idéal de Comté. Il a choisi les touches de couleurs (l’arbre qui domine Cul-de-Sac est artificiel et Jackson a exigé que les feuilles soient repeintes entre LotR et le Hobbit pour avoir l’air plus jeunes), les plans, les bâtiments… De cette toile que je visite maintenant.

Et finalement cette toile est une fresque épique, un fragment de mythologie. On peut qualifier LotR de saga dans un sens très littéral : les aventures des héros et des dieux du passé. Ce faisant, à une époque où on aurait tendance à croire que Dieu est bien mort, l’art cinématographique et littéraire (dans mon exemple) créée une nouvelle mythologie propre au matériel de base. Et, comme tout culte, il a son pèlerinage. Hobbiton sert donc à la même fonction que Lourdes : se sentir s’élever spirituellement en découvrant les bienfaits procurés par les lieux où se déroulent des histoires, des aventures, hors de notre entendement (je défendrais peut-être un jour que c’est la fonction des dieux en général, d’expliquer l’inexplicable).

Mythologie. Culte. Eglises. Pèlerinage. La mythologie nous sert aussi à nous évader, loin de la normalité fade dans des mondes d’aventure, dangereux, peuplés d’êtres mystiques et on s’imagine vivant dans la Comté, une vie simple et facile dans un trou de hobbit. Une vie rurale, débarrassée de tous tracas où règne joie et bonnes chaires. J’ai donc vu où Dieu habite finalement.

Mais Dieu se mérite. Il fau sortir le portefeuille, comme jadis pour accéder au Salut. La marchandise est là, le fétichisme à plein régime changeant le lieu « sacré » donc normalement attendu comme hors des puissances de l’argent (car n’ayant pas de prix ou ayant été construit par les adeptes eux-mêmes), ou sujet à offrandes que les nouveaux prêtres prennent la carte bancaire sans contact. Ça biaise un peu la relation et légitime la question : au final est-ce que ce n’est pas juste pour le pognon ? je ne sais pas. Je n’ai pas envie de connaitre la réponse. Vivement qu’on abolisse l’argent et la propriété privée. Ce genre de lieux seraient différemment fréquentés (parce que si c’était gratuit certaines personnes ne viendraient même pas ici).

Au fur et à mesure que j’écris je me perds. Les conditions ne sont sans doute pas optimales (format, fatigue, etc.) pour une critique qui est peut-être aussi hors de mes capacités (ici le culte et le fétichisme de la marchandise). Je préfère m’arrêter là avant de me perdre de trop (mais lisez La société du spectacle de Guy Debord).

J’ai adoré ce moment. La Comté doit être bonne et douce à vivre. Le festin au Dragon Vert à été un bon gueuleton des familles (beaucoup de plats poêlés, de casseroles et de purées) où on fait sauter un bouton. Plus de quilles de rouge n’auraient pas été déplaisantes ceci dit. Les guides (Sonny et Kevin) étaient extra, surtout Sonny qui a beaucoup fait le show et nous a conté la Comté. C’était agréable. Hors du temps et j’aurai aimé pouvoir me perdre plus dans cette faille. Bon aussi chaque ville devrait avoir un Dragon Vert.

Je rajoute ça à mes projets.

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